L'usine à gaz de Montmorillon

Coupe des fours et de la chaudière, Les annales industrielles, 1880, planche 9, figure 1. Bibliothèque nationale de France, Gallica.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 19 décembre 2019
 

En 1873, la ville de Montmorillon décide de confier la construction et l'exploitation pour 50 ans d'une usine à gaz et de production et distribution d'eau à la société parisienne Dalifol et Huet. Implantée sur la rive droite de la Gartempe, avenue Fernand Tribot, presque face à la gare sur la rive opposée, cette usine produit du gaz à partir de charbon acheminé par la voie ferrée principalement depuis le bassin minier de l'Allier.

Au fil des conflits entre la ville et les exploitants successifs, des procès avec les riverains pour la pollution de la Gartempe, des agrandissements des réseaux et du changement du matériel, l'exploitation de cette usine, fermée en 1948 et aujourd'hui détruite, relève de… l'usine à gaz !

La construction des usines à gaz

Depuis le début du 19e siècle, le processus de production de gaz par distillation du charbon et du pétrole (huile de roche) en vue de produire du gaz d'éclairage et du gaz de ville fait l'objet de nombreuses publications dans les revues de développement industriel. La première usine à gaz ouvre en 1812 à Londres. Au fil des progrès industriels, les villes françaises s'équipent dans le courant du 19e siècle. Dans les années 1870, Rochefort en Charente-Maritime et Montmorillon dans la Vienne confient la construction et l'exploitation de leur usine à la même société, Dalifol et Huet, industriels parisiens d'abord spécialisés dans la fonte. Le traité passé entre la ville et la société prévoyait un investissement de la ville de 230.000 francs, remboursables tout au long des cinquante années de concession. L'usine de Montmorillon est construite en 1873-1874.

La proximité de la rivière avec ses terrains alluvionnaires a obligé les constructeurs à prendre des dispositions spéciales pour asseoir les lourdes machines. La description, les plans et les coupes parus dans Les annales industrielles en 1880 permettent de restituer son architecture. Le bâtiment principal, avec une façade de 20 m de large pour 12 m de profondeur, est composé de trois halles implantées perpendiculairement à la rivière, la nef centrale étant plus large et éclairée par un lanterneau.

La production du gaz de houille…

Pour produire le gaz, le charbon est chauffé dans une chaudière et distillé au travers de cornues, produisant du coke, un gaz encore chargé en impuretés et des fumées de combustion. Le gaz subit ensuite une purification physique en passant au travers de condensateurs, puis une épuration chimique avant d'être distribué aux abonnés et dans les 110 becs de gaz destinés à l'éclairage public, mis en service le 1er octobre 1874.

La nef centrale de l'usine abritait la salle des fours et la chaudière et, à l'extérieur, la colonne à coke ; la nef sud-est les épurateurs et autres installations techniques ; la nef nord-ouest les bureaux. Le premier gazomètre avait « 9,60 m de diamètre intérieur, sur 3,60 m de profondeur utile ».
Une machine à vapeur permettait d'activer quatre pompes pour la production d'eau alimentant les particuliers et 11 bornes-fontaines.

… très polluante

Les Annales industrielles donnent une liste des produits issus de la production de l'usine de Rochefort : « la houille en se distillant donne naissance à de l'hydrogène bicarboné, de l'hydrogène pur, de l'oxyde de carbone, de l'acide carbonique, de l'acide hydrosulfurique, des sels ammoniacaux, parmi lesquels nous pouvons citer le carbonate, l'hydrosulfate, l'hydrochlorate, le cyanhydrate, le sulfocyanure, etc., du goudron, des huiles eupyreumatiques, de l'eau ». Les sites des anciennes usines à gaz sont aujourd'hui encore très pollués.

À Montmorillon, les riverains se plaignent de rejets liquides dans la Gartempe et d’une accumulation de mâchefers – résidus solides – issus de la production de l’usine à gaz. En 1905, ces résidus forment en amont du pont neuf, un îlot de 20 m de largeur sur 30 m de longueur. Le sous-ingénieur Girard, dépêché sur place, constate également une accumulation qui s'avance d'environ 4 m dans le cours de la rivière en avant du quai de l'usine. Le directeur de l'usine est mis en demeure d'évacuer ces rejets pour ne pas entraver l'écoulement des eaux, notamment en cas de crue. Le problème persiste en 1913, et probablement au-delà.

Rejets constatés dans le cours de la Gartempe au niveau de l'usine à gaz et en amont du pont neuf, plan de Girard, 1905. Archives départementales de la Vienne, 7 S 46.

Des relations compliquées avec la ville

Au cours de l'hiver 1879-1880, les canalisations d'eau et de gaz sont endommagées par le gel. Un conflit envenime peu à peu les relations entre la ville de Montmorillon et la société. Expertises et contre-expertises se multiplient jusqu'en 1889 et la préfecture de la Vienne, puis le conseil d’État doivent arbitrer ce conflit. La ville reproche à la société un service très dégradé : « l'eau fournie par la société n'est pas de bonne qualité et est souvent imprégnée d'une odeur de gaz ; [...] les corps de pompes et la canalisation sont en mauvais état ; [...] il en est de même des appareils pour la fabrication et la distribution du gaz ; [...] beaucoup de lanternes, notamment, ont besoin d'être remplacées ». La société reproche de son côté à la ville « un retard de paiement de ses abonnements et consommations d'eau et de gaz, et la commande en direct de 36 wagons de charbon aux houillères de Commentry (Allier) » et se défend « la cause de la mauvaise qualité de l'eau fournie aux usagers peut provenir soit des machines (responsabilité du concessionnaire), soit de la prise d'eau (responsabilité de la ville) ».

Chère usine à gaz

La poursuite de l'exploitation de l'usine fait l'objet de nouveaux investissements de la ville, d'un nouveau traité de concession signé pour 50 ans en 1894. Le 1er avril 1899, la concession de l'usine est transférée à la Cie d'éclairage des villes dont le siège social est à Paris. Dans les années suivantes, l’amélioration du réseau d'eau est au cœur des débats, avec la construction d'un nouveau réservoir chemin de la Gabillière, l'extension des canalisations (desserte des cimetières), l'installation de nouvelles bornes-fontaines (commande de pompes Briau) et bouches à incendies, l'extension du réseau de gaz vers le nouvel abattoir, aux frais des bouchers…

En juillet 1933, le conseil départemental des bâtiments civils juge que le projet de reconstruction de l'usine à gaz présenté par la ville pour un montant de 2 750 000 francs est incomplet. Le projet est revu et d'importants travaux sont menés dans les années 1936-1937 : changement du gazomètre, révision des canalisations, etc. L'usine ferme une dizaine d'années plus tard, puis est détruite.

Auteur : Véronique Dujardin, décembre 2019.
 

Sources

  • Archives départementales de la Vienne, notamment 2 O 197/13, 7 S 46, 1 W 500.
  • " Planches 7, 8 et 9. — Usine pour la fabrication du gaz et l'alimentation d'eau de Montmorillon (Vienne), construite par MM. A. Dalifol, L. Huet et Cie, à Paris, col. 76 et 135 ". Annales industrielles, publiées par A. Cassagnes, ingénieur civil, directeur. Librairie générale de l'architecture et des travaux publics Ducher et Cie, libraires-éditeurs, Paris, 1880, p. 76-77 [consultable sur Gallica http://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb32694566t, dernière consultation 20/11/2019]. Bibliothèque nationale de France, Paris.

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