Les peintures de la Vallée des Fresques : "Les trois vifs et les trois morts"

Détail de la peinture des trois vifs, de la fin du 15e siècle, dans la chapelle Sainte-Catherine à Jouhet. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel. G. Beauvarlet, 2017.
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  • Mis à jour le 2 février 2018
 

Trois riches jeunes gens s'en vont à la chasse et se retrouvent, en chemin, confrontés à trois cadavres… Telle est l'histoire des trois vifs et des trois morts, dont de nombreuses variantes existent depuis sa première version connue, de la fin du 13e siècle. Cette légende est représentée pas moins de quatre fois à Antigny et Jouhet.

Trois des peintures représentant la légende se trouvent à Antigny : dans l'église Notre-Dame, dans la chapelle Sainte-Catherine qui est adossée à cette église et dans la chapelle du château de Boismorand. La quatrième est présente dans la chapelle Sainte-Catherine à Jouhet.

D'après Claudine Landry-Delcroix, docteure en histoire de l'art et spécialiste des peintures gothiques, le programme de la chapelle Sainte-Catherine à Jouhet aurait été conçu par Pierre du Boschage, curé de Jouhet et fondateur de la chapelle en 1476 ; celui de la chapelle du château de Boismorand, par Jean de Moussy (vers 1433-1510), seigneur de Boismorand et de la Contour ; et celui de la chapelle Sainte-Catherine, adossée à l'église Notre-Dame à Antigny, à son fils, Louis de Moussy.


Le Dit (ou dict) des trois vifs et des trois morts, une légende de la fin du 13e siècle

Très prisée au Moyen Âge, cette légende est déclinée en plusieurs variantes. Sa première version connue date du la fin du 13e siècle. 

Elle raconte l'histoire de trois cadavres (à droite de la scène) qui s'adressent à trois jeunes gens (à gauche de la scène), représentés ici à cheval , richement parés et le plus souvent en train de chasser. Une croix sépare les morts des vivants. Les quatre interprétations de Jouhet et Antigny, bien que réalisées dans un laps de temps assez resserré (15e siècle), présentent des différences lorsqu'elles sont observées dans le détail. La plus ancienne, peinte dans la nef de l'église Notre-Dame à Antigny, est trop dégradée pour être analysée ici.

Cette histoire est l'un des récits qui, dans un contexte d'épidémies et de peste, rappelle au chrétien qu'il doit se tenir prêt à affronter la mort en toute circonstance. Des inscriptions, aujourd'hui dégradées, décrivent les scènes dans des phylactères (banderoles), placés au-dessus des personnages ou, comme dans la chapelle Sainte-Catherine à Antigny, en-dessous. Sur l'un d'eux, à Jouhet, on peut ainsi distinguer : "conpain […] / vois trepasses […] / qui ne […] sont […] pourris et tous manges de vers".


Trois jeunes gens richement parés s'en vont à la chasse…

Dans les quatre variantes de la vallée de la Gartempe, les trois jeunes gens sont représentés à cheval et, lorsque la scène est encore visible, l'un des cavaliers pratique la chasse au faucon. Les cavaliers sont habillés de riches manteaux, coiffés de chapeaux ornés de plumes, et les chevaux parés de leurs plus beaux atours, avec des pompons sur les harnachements. Des chiens peuvent accompagner les chasseurs. À Jouhet, les chiens sont représentés dans une prairie fleurie où se trouve également du gibier.


… s'égarent et se retrouvent dans un vieux cimetière

Les trois morts, qui figurent des damnés, sont traités de manière assez différente dans les quatre représentations.
À Jouhet, les morts sortent d'un cercueil sous la forme de squelettes souriants, celui de droite est recouvert d'un linceul. Les os sont représentés avec des aplats en ocre rouge.
À Boismorand, les squelettes sont peints de manière très réaliste, avec un soin particulier porté aux orbites et au trou des narines ; les côtes sont soigneusement dessinées, le creux laissé par les viscères dans la cage thoracique est marqué en noir.
Dans la chapelle Sainte-Catherine à Antigny, les cercueils ne sont pas représentés, mais les morts sont représentés sous la forme de silhouettes un peu décharnées, avec les vers qui sortent du corps. Ils portent des instruments associés à la mort, lance, faux - qui ressemble plutôt ici à une hache - et pelle. La représentation suggère la présence de morts relégués près d'une croix de carrefour, ne pouvant pas être enterrés dans la terre sacrée des cimetières près des églises.


La fuite face à la mort

Face à l'apparition des morts, les trois seigneurs apeurés prennent la fuite. La panique est suggérée, dans la chapelle Sainte-Catherine à Antigny, par la gestuelle des cavaliers et les ruades des deux chevaux de tête. Dans les chapelles de Boismorand et de Jouhet, les deux premiers chevaux ont déjà fait demi-tour, mais les cavaliers se retournent en faisant face aux morts.

Une croix entre les vivants et les morts

Une croix sépare les vivants des morts. Dans les trois chapelles, l'axe de la scène est constitué par une croix fleuronnée dressée sur un monticule. À Jouhet, le Christ est représenté sur la croix.


La morale de l'histoire

La plupart des textes de la légende des trois vifs et des trois morts se termine ainsi :, « maintenant je suis cler veant [clairvoyant] / Que la joie du monde est brieve [brève] … / En enfer est horrible paine [peine] / en paradis est joye [joie] pleine ».

Dans les trois représentations, la scène des trois vifs et des trois morts est peinte à proximité immédiate d'une représentation de l'Enfer, scène elle-même associée au Jugement dernier.


Références documentaires

  • Landry-Delcroix Claudine, Amelot Jean-François (photographe). La peinture murale gothique en Poitou. Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2012, notamment p. 77-80 (Jouhet et Antigny), 159-164 (Dit des trois vifs et des trois morts), 230-233 (Antigny, chapelle et chapelle de Boismorand), 251-253 (Jouhet).

Auteur : Véronique Dujardin, janvier 2018.


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