Les fosses aux mâts de l'arsenal de Rochefort

Les fosses aux mâts de la Gardette, sur les communes d’Échillais et de Saint-Hippolyte. Vue aérienne prise en 1996. Photo Bernard, ECAV.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 13 mars 2017
 

Fondé voici 350 ans, l'arsenal de Rochefort s'est implanté le long de la Charente sur plus de 2,5 km. Ont été construits au fil du temps les nombreux bâtiments et ouvrages nécessaires à la fabrication des vaisseaux de guerre : ateliers, magasins, cales, corderie, fonderies, poudrières, moulins, bassins … Moins connues sont les "fosses à bois" et "fosses aux mâts", ces bassins d'eau saumâtre dans lesquels on baignait les bois utilisés notamment pour les mâts des navires. Parmi les cinq sites de fosses de l'arsenal, celui de la Gardette est exceptionnel par sa taille, près de 40 ha, et par son environnement préservé.

Les cinq sites de fosses aux mâts de l'arsenal

Jusqu'à la seconde moitié du 19e siècle, le bois est le premier matériau mis en œuvre dans l'arsenal pour la construction des navires : chêne (en grande majorité) pour la coque - 2 000 chênes sont nécessaires à la construction d'une frégate comme L'Hermione -, résineux pour les mâts, orme et gaïac pour les poulies… Transporté depuis son lieu d'abattage, le bois est séché sous abri ventilé pour le chêne et immergé dans des bassins d'eau saumâtre pour les résineux ; cette technique permet de le protéger des champignons, ainsi que des insectes xylophages qui se nourrissent de sa cellulose. Cinq sites de fosses ont ainsi été aménagés au fil du temps pour répondre aux besoins croissants :

  • vers 1667, au sein de l'arsenal lors de sa création, une fosse dite de la Tonnellerie ou du Parc ;
  • entre 1668 et 1677, à l’embouchure de la Charente, à Saint-Nazaire ;
  • entre 1779 et 1784, au sud de l'arsenal, une fosse dite de l'Avant-Garde, de plus de 500 m de long ;
  • dans les années 1790, dans la prairie de Rhône, sur la rive gauche de la Charente, une fosse dite de l'Arrière-Garde ;
  • entre 1830 et 1853, à la Gardette, rive gauche.


Les fosses de la Gardette

Les fosses de la Gardette viennent compléter, dans la première moitié du 19e siècle, la fosse de l'Avant-Garde et la fosse de Rhône pour constituer davantage de réserves de bois propres à la construction de bateaux pour l’arsenal. Les anciennes fosses, alimentées par les eaux du fleuve, étant entièrement comblées par la vase en dix-douze ans, une alimentation par l'eau douce provenant du canal de la Bridoire doit permettre d'éviter cet inconvénient coûteux en entretien.


Un site de 40 hectares, composé de neuf bassins…

Situé sur la rive gauche de la Charente, au sud de l'arsenal, cet ensemble, d'une superficie de quelque 40 hectares, est composé de neuf bassins alimentés par la rivière canalisée de la Gardette. L'ensemble s'inscrit dans un rectangle régulier dont le côté ouest est formé par la Charente et les autres par un fossé de ceinture, faisant aussi office de fossé de décharge. Quatre bassins, disposés par deux, sont orientés selon un axe nord-sud, parallèlement au fleuve, tandis que cinq autres leur sont perpendiculaires. Les bassins sont séparés par des cavaliers formés des terres extraites lors de leur creusement. Ces buttes, traitées en terrasses pour la desserte des fosses, étaient autrefois plantées d'arbres.

Plan du site des fosses aux mâts de la Gardette.


… destinés à faire tremper les mâts et les pièces de bois de construction

Ces bassins ont été réalisés pour y immerger dans de l'eau saumâtre les mâts et les pièces de bois de construction (chêne, orme, frêne et peuplier) des navires construits dans l'arsenal, afin de les protéger des vers et les rendre imputrescibles. Autorisée en 1828, leur construction nécessite l'acquisition des terres par la Marine entre 1832 et 1834, puis le creusement et l'aménagement général du site, entre 1834 et 1853.


… et aménagé à mains d’hommes

L'emplacement, situé sur les communes d’Échillais et de Saint-Hippolyte, est choisi en raison de la nature rocheuse du sous-sol. Les premières fosses sont creusées par les bagnards de l'arsenal, les autres le sont par des hommes du pays payés un franc par jour. Le projet initial, qui ne comptait que sept fosses, est complété par le creusement de deux avant-fosses. Ces dernières, placées auprès du fleuve, ont pour fonction de faciliter l'introduction des bois dans les fosses et d'établir une communication avec le fossé de décharge. Elles communiquent entre elles par un petit sas, lui-même en lien avec un grand sas qui dessert trois fosses, dont les fosses n° 6 et 7, parallèles aux avant-fosses et qui communiquent chacune avec deux autres fosses. Les cinq fosses parallèles font 360 mètres de long sur 25 mètres de large.

Vue panoramique du site vers le nord, avec les deux sas et les fosses 6 et 9. © CREN Poitou-Charentes, 2016.



Bain d’eau douce et d’eau salée pour les bois

Les fosses sont alimentées, en amont, par l'eau douce du canal de la Bridoire via la rivière canalisée de la Gardette, et elles peuvent recevoir, en aval, à marée haute, les eaux de la Charente. Les pièces de bois sont immergées par espèces, bien identifiées et localisées grâce à la tenue de registres. Pour les récupérer, la porte-écluse de la fosse correspondante est ouverte pour laisser écouler l'eau qui la remplit vers la rivière. Une fois la fosse à sec, les pièces désirées sont retirées, puis la fosse est remplie de nouveau. L'eau de chaque fosse est en outre renouvelée deux fois par mois par le canal de la Gardette.


45 000 stères de bois pour la construction de 12 navires

Les bassins dédiés à la conservation des mâts sont dotés de lambourdes - appelées chevalets - avec clés qui servent à maintenir les troncs immergés. Ces derniers y séjournent de six à sept ans pour acquérir les qualités de dureté et d'imputrescibilité exigées pour les constructions navales. Dans les autres bassins, les pièces de bois de construction sont retenues par des chaînes. La capacité des neuf fosses est estimée à 45 000 stères de bois, correspondant à peu près à la construction de douze vaisseaux. À partir de 1862, les bois immergés dans les fosses ne sont plus utilisés directement. Lorsque les pièces sont jugées prêtes à l'emploi, elles sont retirées des fosses et empilées dans un hangar pour les y faire sécher.

Chaque fosse est dotée d'une écluse de 3 mètres de large pour le passage des bois et d'une vanne pour l'alimentation en eau ; de ces écluses et vannes ne subsistent plus que les bajoyers (côtés maçonnés). D'après le projet du 28 juillet 1826, chacune des écluses de 3 mètres était fermée par une vanne "manœuvrée au moyen d'un pignon et de deux roues dentées en fer, faisant mouvoir en sens inverse deux vis de même métal. Le pignon étant aux roues dentées dans le rapport de un à deux". Un rapport de 1883 mentionne que chacune des fosses est dotée d'une porte de flot et d'une porte d'èbe (tournée vers l'intérieur du bassin). Leur alimentation en eau se faisait par une vanne à guillotine avec une crémaillère verticale. Elles étaient toutes entièrement pavées de pierre provenant de carrières voisines ; aujourd'hui, les perrés maçonnés qui en constituaient les parois ne sont visibles qu'en de rares endroits.


Site de travail et de résidence…

Sur le site sont édifiés un corps de garde, un logement destiné à l'éclusier, et deux bâtiments parallèles, l'un abritant deux bureaux et un réfectoire pour les ouvriers et l'autre servant à entreposer le matériel de fonctionnement et d'entretien (seul le premier, transformé en étable, subsiste actuellement). Un puits foncé près de la fosse n° 3 fournit l'eau potable ; un autre puits se trouve au sud-est du site. En outre, un pont, appelé "Pont de la Gardette", est construit en bordure de la Charente et au-dessus de la Gardette ; il relie Échillais et Saint-Hippolyte et sert pour le service de la cordelle.


… de courte durée de fonctionnement

Dès les années 1840, la navigation à voile perd de son importance, concurrencée par la navigation à la vapeur. Les constructions de bateaux en bois se raréfient au profit de bâtiments en acier,  mais les fosses fonctionnent encore. Elles sont équipées en 1883 d'une grue et d'un chemin de fer pour le service des avant-fosses (n° 8 et 9) qui servent alors aux expériences de torpilles et à la conservation de bobines de fils conducteurs du Service de la défense. En 1902, le Service des constructions navales déclare l'inutilité de ces bassins. À partir de 1904, une partie du site est transférée aux Domaines, la Marine se réservant les deux avant-fosses qui servent de dépôt de torpilles, sous la surveillance de la gendarmerie maritime, installée dans le corps de garde.

L'ensemble des fosses devient ensuite propriété privée, avant d'être racheté en 2001 par le Conservatoire du littoral. Le site, actuellement classé en Zone naturelle d'intérêt écologique floristique et faunistique (ZNIEFF), est géré par le CREN (Conservatoire Régional d’Espaces Naturels) de Poitou-Charentes.

Abandonné par la Marine depuis plus d'un siècle, ce site a conservé sa lisibilité, malgré la disparition d'une grande partie de son système hydraulique et l'envasement d'une partie des fosses.

 

Auteur : Pascale Moisdon, février 2017.


Sources

  • Auriol, M. "Conservation des bois de construction", Société d'agriculture, des belles-lettres, sciences et arts de Rochefort. Travaux : année 1862-1863. Rochefort : Ch. Thèze, 1863, p. 243-245.
  • Belidor, Bernard Forest de. Architecture hydraulique, seconde partie. Tome II. Paris : Chez Barrois, 1790, p. 231-232.
  • Fredonnet, J. Monographie de la commune d'Echillais, Rochefort-sur-Mer : Imprimerie veuve H. Laugraud, 1913, p. 8.
  • Le Blanc, François-Yves. Étude historique, archéologique et patrimoniale des anciennes fosses aux mâts de l'arsenal de Rochefort (Charente-Maritime). Rochefort : Conservatoire du Littoral, avril-septembre 2009.


Voir

 
 

À la une de l'Inventaire

  • Actualités

    Ouvertures exceptionnelles du Jardin de Gabriel au cours de l’été 2019

    À l'occasion des 50 ans du site, la Région Nouvelle-Aquitaine vous propose de découvrir un jardin extraordinaire : le Jardin de Gabriel à Nantillé, en Charente-Maritime....

  • Actualités

    « Histoire de Bahuts », patrimoine et création dans les lycées de Charente, Charente-Maritime, Deux-Sèvres et Vienne

    Depuis 2017, en partenariat avec le rectorat, la Région Nouvelle-Aquitaine propose aux lycéens de s'engager dans un projet de découverte du patrimoine de leur établissement.

  • Actualités

    Conférence de restitution de l'inventaire du patrimoine de Mairé, le mardi 9 juillet 2019

    Le service du Pays d'art et d'histoire de la Communauté d'Agglomération de Grand Châtellerault vous accueille à Mairé le mardi 9 juillet 2019 à 18h pour une conférence sur le patrimoine et l’histoire de cette commune rurale des Vals de Gartempe et Creuse.

  • Actualités

    Colloque sur les sites industriels de l'armement à Châtellerault, les 26 et 27 septembre 2019

    Dans le cadre du bicentenaire de la "Manu", un colloque intitulé « Sites industriels de l’armement : Histoire et devenir (du 19e au 21e siècle) », est organisé par Grand Châtellerault et le Service historique de la Défense.

  • Découvertes

    Le jardin de l'hôtel de ville de Lencloître

    L’inventaire du patrimoine de la commune de Lencloître a permis de retrouver les archives du jardin de l’hôtel de ville réalisé sous le Second Empire, il y a 150 ans.

  • Découvertes

    Les tableaux de René Kunz à Gouex

    L’inventaire du patrimoine de Gouex a permis la redécouverte de quatre tableaux, présentant des scènes de la vie de la commune, réalisés dans les années 1950 par René Kunz, militant communiste et peintre.