Un monument dédié à l'aérostier Albert Réau, à Naintré (Vienne)

Portrait d'Albert Réau sur le monument de Naintré.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 14 décembre 2016
 

 

Près de Châtellerault, le cimetière de Naintré conserve un monument émouvant érigé en l'honneur de l'adjudant Albert Réau, mort, avec trois autres membres d'équipage, dans l'accident du dirigeable La République survenu le 25 septembre 1909. Suite à cette tragédie et aux funérailles nationales célébrées trois jours plus tard en la cathédrale de Versailles, des monuments commémoratifs ont été érigés à la fois sur le lieu de la catastrophe et dans plusieurs communes d'où étaient originaires les victimes. C'est le cas du mémorial d'Albert Réau à Naintré.


Une du Petit Journal, supplément illustré, du 10 octobre 1909, voir le document pdf sur www.supplement-illustre-du-petit-journal.com, nouvelle fenêtre


La conquête de l'air

Depuis la fin du 18e siècle et l'invention, par les frères Montgolfier, du premier aérostat qui a permis à l'homme de réaliser l'un de ses plus vieux rêves, les aventuriers, les ingénieurs et les militaires n'ont eu de cesse d'améliorer cette invention. Les aérostats sont composés d'un ballon gonflé d'un gaz plus léger que l'air et d'une nacelle, reliés ensemble par un filet. Ils peuvent être classés en deux catégories : les aérostats captifs ou libres (appelés aussi ballons), reliés ou non à la terre par des cordages ; les aérostats dirigeables (plus couramment appelés dirigeables), propulsés par un moteur et dirigés par un gouvernail. C'est à cette dernière catégorie que se rattache La République.


Le dirigeable La République

Le dirigeable La République est construit en 1907-1908 dans les ateliers des frères Bebaudy, à Moisson (Yvelines), sur les plans de l'ingénieur Julliot et du mécanicien Juchmès. Il fait suite à l'invention du premier dirigeable construit en 1852 par Henri Giffard et à ceux qui lui ont succédé, souvent à des fins militaires, comme le Zeppelin en Allemagne ou La Patrie en France. Participant à la course aux armements entre les deux pays et préludant à la guerre 14-18, il est mis en service le 24 juin 1908. C'est un dirigeable militaire de 60 mètres de long, de type semi-rigide, d'un volume de 3 650 m3 et doté d'un moteur Panhard-Levassor permettant d'atteindre la vitesse de 35 km/h. Par ses capacités techniques et ses records, La République fait la fierté de tout un pays. Il survole notamment Paris et accompagne le défilé du 14 juillet à Longchamps en 1909, avec le dirigeable Ville-de-Nancy. Son image a été popularisée par de nombreuses cartes postales et les estampes.


L'accident

Le 25 septembre 1909, La République s'écrase à Trévol, dans l'Allier, en rentrant d'une expédition reliant Lapalisse à Meudon. Les membres d'équipage tués sont le commandant de bord, le capitaine Lucien Marchal, âgé de 47 ans, le commandant en second, le lieutenant Jean Chauré, 28 ans, et les deux mécaniciens, les adjudants Albert Réau, 29 ans et Henri Vincenot, 33 ans. L'accident est arrivé suite à la rupture d'une hélice qui a crevé l'enveloppe du ballon.

Voici comment la tragédie est décrite dans le Journal du Loiret du 27-28 septembre 1909 :

Le dirigeable arrivait à la hauteur de la commune de Trévol, à huit kilomètres au nord de Moulins, quant on le vit faire un brusque écart à droite qui le porta à deux cents mètres au delà de la route [...] Quelques secondes plus tard, à huit heures trente-cinq exactement, on put voir le ballon osciller de gauche et de droite et tomber à une vitesse vertigineuse sur l'accotement gauche de la route, à proximité du château d'Avrilly appartenant au comte de Chabannes La Palice.
Les deux automobiles militaires qui convoyaient l'aérostat et qui étaient commandées par le lieutenant Tixier, du génie, arrivèrent presque aussitôt. La nacelle gisait, littéralement écrasée sur la route et recouverte par la toile du ballon. Le personnel du château, dirigé par M. de Chabannes, et les paysans travaillant les champs accoururent prêter leur assistance au lieutenant Tixier et à ses hommes.
On souleva la toile : un spectacle horrible s'offrit aux yeux des assistants : la nacelle contenait quatre cadavres. Le capitaine Marchal paraissait assis, le buste renversé en arrière, les yeux grands ouverts. Le lieutenant Chauré était un peu plus en dehors de la nacelle. Quant aux deux mécaniciens, ils étaient enfouis sous les cylindres du moteur […] Les quatre victimes avaient étaient tuées autant par la violence du choc contre terre que par la chute des agrés sur leurs têtes. Le ministre de la guerre a, sur-le-champ, envoyé à Moulins le général Roques, directeur du génie au ministère de la guerre et le commandant Hollot, son officier d'ordonnance, pour faire enquête sur les causes de la catastrophe.


Des funérailles nationales pour les quatre victimes...

Par une tragique coïncidence, la catastrophe est survenue le jour de l'inauguration officielle du premier salon aéronautique à Paris. Elle a fait l'objet de funérailles nationales rendues à Versailles par le président du Conseil, Aristide Briand, le ministre de la Guerre, le général Brun, le ministre des Travaux publics, Alexandre Millerand, et le sous-secrétaire d’État à la Guerre, Albert Sarraut. Parmi les nombreuses personnalités étrangères qui étaient également présentes à cette cérémonie, on peut citer le pacha de l'armée turque, Mahmoud Chevket. L'empereur d'Allemagne lui-même, malgré son inimitié avec la France, a tenu à manifester sa solidarité en offrant une couronne mortuaire.


... et des monuments à leur mémoire : à Naintré...

À Naintré, le mémorial en hommage à l'adjudant Albert Réau est érigé en 1910, grâce à une souscription publique et l'aide du Souvenir Français. Il est réalisé sur les plans de l'architecte de la ville de Châtellerault, Théophile Martin, qui fait intervenir le statuaire (et aussi photographe) Jules Robuchon pour les bas-reliefs en bronze, le sculpteur F. Dudoit pour le décor sculpté en pierre et l'entrepreneur Narcisse Bordeaux pour l'érection du monument lui-même.

Pour réaliser le portrait d'Albert Réau sur le médaillon, Jules Robuchon choisit de le figurer de profil, portant la moustache et les cheveux tirés en arrière. En revanche, pour le bas-relief montrant les aérostiers dans la nacelle du dirigeable, il s'est visiblement inspiré d'une photographie prise peu avant le décollage, les immortalisant dans la même pose. On peut vraisemblablement reconnaître, de gauche à droite, le lieutenant Chauré, le capitaine Marchal, Albert Réau et Henri Vincenot. Ceux-ci sont figurés debout dans la nacelle et tenant pour certains des cordages. Robuchon a également reproduit la plupart des détails visibles sur la photographie comme les pièces du moteur, l'hélice, les cordes reliant la nacelle au ballon, les malles ou les sacs de ballast entreposés à l'avant de l'aérostat. Il a aussi ajouté, dans la partie inférieure du bas-relief, une représentation plus ou moins fidèle du château d'Avrilly, près duquel le dirigeable s'est écrasé.

Le monument est inauguré le 2 octobre 1910 devant une foule estimée à 5 000 personnes, en présence de nombreuses personnalités, non seulement locales ou départementales, mais aussi nationales. Cette inauguration a été longuement relatée dans L'Avenir de la Vienne du 3-4 octobre 1910 et dans le Journal de la Vienne du 4-5 octobre 1910.


... à Trévol, Oucques, Sauvoy et Meudon...

Le lieu de la catastrophe, à Trévol, a fait l'objet d'un imposant monument sculpté commandité par l’État.
La commune d'Oucques (Loir-et-Cher) a elle aussi rendu hommage à l'un de ses administrés, Henri Vincenot, en érigeant à sa mémoire à la fois une stèle commémorative et un monument funéraire. On trouve également une plaque  à la mémoire d'Henri Vincenot sur l'église de Sauvoy (Meuse).
Sur la tombe du lieutenant Jean Chauré dans le cimetière de Meudon (Hauts-de-Seine) est apposée une plaque avec le nom des quatre victimes de l'accident.


... et des plaques de rues à Paris

Peu après l'accident, afin de perpétuer la mémoire des victimes, quatre rues de Paris (toutes situées dans le 20e arrondissement) ont été rebaptisées à leurs noms et quatre dirigeables construits dans les années suivantes ont reçu, comme le veut la tradition militaire, les noms de capitaine-Marchal, lieutenant-Chauré, adjudant-Vincenot et adjudant-Réau.


Albert Réau (1879-1909)

Albert Réau est né à Naintré le 31 décembre 1879 (et non en 1880 comme l'indique par erreur le monument de Naintré). Il est le fils d'un ancien ouvrier mécanicien de la manufacture d'armes de Châtellerault, Jules Réau, et de Joséphine Raffarin, domiciliés à Domine. En 1898, il s'engage au 20e régiment d'artillerie de Poitiers et rejoint, en 1906, le parc d'aérostation militaire de Chalais-Meudon (Hauts-de-Seine). Il se marie le 28 août 1905 à Rachel Alice Enot, originaire du Havre, dont il aura deux enfants.


Auteur : Thierry Allard, novembre 2016.



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