Le buste d'Ernest Guillemot à Châtellerault : une sculpture inédite d'un bienfaiteur du parti ouvrier de la ville

Buste de Guillemot vu de face. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel / T. Allard.
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  • Mis à jour le 10 janvier 2022
 

À Châtellerault, le cimetière Saint-Jacques renferme le buste d’un militant socialiste et bienfaiteur de la ville, aujourd’hui oublié, Prosper Ernest Guillemot. Ce buste est une œuvre inédite d’un sculpteur tout aussi oublié, François Louis Antoine Jusserand.

 

 

Prosper Ernest Guillemot : un militant socialiste engagé

Prosper Ernest Guillemot est né le 3 mars 1825 à Châtellerault d’un père docteur en médecine de la ville, Prosper Guillemot (1795-1861), et d’Angélique Joseph Brafaut (ou Brafault, 1795-1880). Il s'est marié le 24 septembre 1866 à Poitiers avec Marie Léonide Coustenoble (1844-1867), professeure de danse, fille de Napoléon François Joseph Coustenoble, directeur du gymnase orthopédique [à vocation médicale] de la ville, et d'Alexandrine Vantelon.

On sait peu de chose sur la vie de Guillemot. L’encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière parue dans les années 1920 indique qu’il « a beaucoup voyagé et vécut plusieurs années en Angleterre ». On apprend aussi qu’il a traduit plusieurs ouvrages d’Edgar Poe et qu’il est l’auteur d’une brochure socialiste intitulée Evolution et Révolution. Il a collaboré à plusieurs journaux, notamment le Travail, journal socialiste de l'Indre et de la Vienne de 1886 à 1888, et au Travailleur de 1888 à 1890.

Juriste philanthrope licencié en Droit, Prosper Ernest Guillemot a été membre du groupe d'études sociales de Châtellerault, affilié à la fédération des travailleurs socialistes de France. Participant à de nombreuses conférences pour le parti socialiste, il a représenté ce dernier à l'occasion des élections municipales de la ville en 1888, mais il y est largement battu.

Décédé le 8 janvier 1892 à Châtellerault (et non le 3 mars comme cela est souvent mentionné), il a légué sa fortune à la ville, notamment à l'hospice communal afin d'aider les ouvriers invalides, aux écoles laïques pour aider les enfants nécessiteux, à la bibliothèque municipale pour favoriser l'instruction de la classe ouvrière, au bureau de bienfaisance pour aider à l'octroi de prêts, à la société philanthropique ou à celle de secours mutuel. Reconnaissante de tous ces dons, la ville de Châtellerault a rebaptisé le 23 avril 1892 la rue Piffoux qu’il habitait en rue « Guillemot ».

Photographie des années 1880 d’Ernest Guillemot publiée dans L’encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière parue dans les années 1950 (Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l'Internationale ouvrière ; 3, 9-12. La France socialiste. Tome 3 / par Hubert-Rouger | Gallica (bnf.fr).

Un sculpteur oublié : François Louis Antoine Jusserand

On ne connaît pas les circonstances de la commande passée au sculpteur qui a réalisé le buste, François Louis Antoine Jusserand. Ce dernier est né le 17 janvier 1837 (et non en 1838 comme il est souvent écrit) à Issoudun (Indre), d'un père entrepreneur en bâtiments, Jean-Louis Jusserand, et de Marie Anne Pigelet. Il se marie tardivement le 25 septembre 1902 à Paris (18e arrondissement) à Rosalie Sarot (1845-1905), couturière. Lors de ce mariage, Jusserand est qualifié de "statuaire" habitant 39 rue d'Orsel à Paris. Auparavant, dans les années 1870, il habite dans la capitale, au 55 rue de Bourgogne. Lors de son décès survenu le 26 janvier 1906 à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), il est "professeur de dessin en retraite" domicilié à Paris au 15 rue "André-del-Sarthe" (sic).

D'après le Centre de la Mémoire d'Issoudun, Jusserand obtient en 1859 une bourse d'études pour entrer à l'Académie des Beaux-Arts de Paris, bourse qui lui est renouvelée jusqu'en 1865. Élève de Jean-Marie Bonnassieux et d'Auguste Dumont, il obtient en 1861 le 4e prix d'entrée à cette Académie. Il expose pour la première fois au Salon des artistes français en 1868 où il présente une statue en plâtre intitulée "Le joueur à la toupie". L'année suivante, il expose le buste en plâtre d'un homme. En 1870, il réalise deux œuvres, le buste du député Alexandre Glais-Bizoin, et un autre buste en terre cuite de "Mademoiselle Désirée". On le retrouve plus tard, au Salon de 1877, où il expose une statue en plâtre figurant "Satan". On perd ensuite sa trace, mais il réapparaît comme professeur de dessin au collège de Chinon où il exerce de 1893 à 1899. La découverte de ce buste de Guillemot permet de savoir qu’il exerçait toujours son activité de sculpteur en 1889.

Jusserand semble avoir reçu peu de commandes officielles publiques, hormis celle destinée à la préfecture de l'Isère, à Grenoble. Dans ce cadre, il réalise en 1867 le portrait de l'ingénieur grenoblois Jacques Vaucanson (1709-1782), buste qui prend place (avec neuf autres bustes de personnages historiques) sur la façade de l’édifice. 

Deux musées en France conservent (ou conservaient) des œuvres de lui. Celui d'Issoudun possédait sept sculptures, mais un bombardement allemand survenu en 1940 les a toutes détruites. Seul le musée de Châteauroux conserve le médaillon en plâtre d’un ancien secrétaire général de la préfecture de l'Indre, également auteur des Esquisses pittoresques de l'Indre, Louis Alexandre de La Tramblais (1792-1875). L’œuvre est datée de 1876. Une autre œuvre figurant une "Amazone" en terre cuite était également conservée dans le même musée, mais à ce jour elle n’a pas été retrouvée.

Le buste de Guillemot sculpté en 1889 par Jusserand

Dans le cimetière Saint-Jacques de Châtellerault, le buste en bronze de Guillemot est installé sur un piédestal haut en marbre, sur lequel est gravée la dédicace suivante : "A la mémoire du citoyen E. Guillemot publisiste (sic) membre du parti ouvrier, 1825-1892, les travailleurs reconnaissants". Une plaque émaillée blanche indique aussi que la tombe est entretenue par l'hospice de Châtellerault.

Guillemot est figuré de manière très réaliste et il est vraisemblable que son image a été puisée dans une photographie prise dans les années 1880. Il est représenté moustachu et le crâne dégarni, vêtu d’une veste simple fermée sur le devant et d’un foulard noué autour du cou, symbole de la classe ouvrière de cette époque.

Auteur : Thierry Allard, janvier 2022.

Orientation bibliographique :

Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et social : https://maitron.fr/spip.php?article81295, notice Guillemot Ernest par Justinien Raymond (consulté le 20 décembre 2021)

Hubert-Rouger, La France socialiste, tome III, p. 92-93, dans L’encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière, Paris, 1912-1921.

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