Le portrait du général Lucas à Niort : une œuvre inédite du sculpteur Ernest Guilbert

Médaillon réalisé par Ernest Guilbert représentant le général Edouard Lucas. (c) Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel / V. Cantet.
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  • Mis à jour le 18 mars 2021
 

C’est au détour d’une allée du cimetière Cadet de Niort que se dresse un monument funéraire qui porte le médaillon du général Lucas. Signé de la main du sculpteur Ernest Guilbert, ce portrait n’était jusqu’à présent pas connu de la production de l’artiste. Il nous invite aussi à explorer une histoire personnelle, celle d’Édouard Hyacinthe Lucas, un homme de son temps, militaire et voyageur.

Édouard Lucas, un engagé volontaire devenu général

Édouard Hyacinthe Lucas est né le 12 avril 1827 à Valognes, dans la Manche (Normandie). Il est le fils de Jean Hyacinthe Félix Lucas (1790-1833), agent d’affaires normand, et de Zélie Adèle Poittevin (1799-1880 ?), originaire d’Arbois dans le Jura. Il commence sa carrière en 1845 comme engagé volontaire dans l’infanterie. Après avoir été à l'école militaire de Saint-Cyr, il est nommé caporal en 1847 puis il grimpe très rapidement les échelons pour devenir capitaine en 1855, puis colonel en 1874 avant de finir général de division en 1887. Une partie de sa carrière se déroule en Algérie, où il est en poste de février 1850 jusqu'en 1864.

C’est en Algérie qu’Édouard Lucas rencontre Marie Louise Léonie Lechêne (1840-1921), fille de Marie Joséphine Merceron et de Jacques-Louis Lechêne, d’origine niortaise, ancien maire d’Alger de 1848 à 1853 et directeur de la succursale de la Banque d’Algérie à Constantine. Ils se marient en 1858 dans cette dernière ville et de cette union naîtront trois enfants : Marie-Louise Zélie en 1859, Maurice Édouard Louis Henri en 1862, marié à la peintre orientaliste Marie Robiquet Lucas (1858-1959) et Henri Édouard, né en 1873.

Édouard Lucas dans les archives photographiques du Second Empire

Édouard Lucas, en tant que militaire et voyageur, est plongé au cœur de la passion pour l’Orient qui irradie l’Occident au 19e siècle. Les missions photographiques organisées notamment en Algérie ont permis de nourrir cette curiosité pour l’Orient en captant la richesse visuelle et l’atmosphère du pays. Avec la tâche que le gouvernement lui a confiée en 1856, le photographe Félix-Jacques Moulin (1805-1872) a pu immortaliser les paysages, les habitants, les traditions mais aussi les rapports entre la population algérienne et les officiers français. Au regard du temps de pose nécessaire pour obtenir un résultat de qualité, les postures et les attitudes des personnes photographiées sont nécessairement artificielles. Édouard Lucas, alors capitaine du 3e régiment des tirailleurs algériens, est immortalisé dans le palais de l’ancien bey de Constantine, la pipe à la main en train de converser avec Bou Ariz Ben Gouah dit aussi Si Bouaziz Bengana, ancien dignitaire d’Ahmed Bey, le dernier bey de Constantine. Comme capitaine travaillant avec les forces algériennes et en tant qu’officier au bureau arabe de Constantine, Édouard Lucas acquiert des prérogatives administratives et politiques et devient acteur du déploiement des forces françaises en Algérie.

Édouard Lucas, témoin du mariage de Roland Bonaparte

La carrière et les fonctions occupées par Édouard Lucas lui ont permis d’évoluer dans un univers prestigieux et intellectuellement riche. En 1880, il demeure à Saint-Cloud, dans l’Oise, et il exerce alors comme colonel du 3e régiment d’infanterie. Il côtoie le prince Roland Bonaparte, petit-neveu de Napoléon Ier, alors sous-lieutenant dans le même régiment. Leurs relations sont sans doute excellentes car ce dernier lui demande d’être témoin de son mariage avec Marie-Félix Blanc, la riche héritière du fondateur du casino de Monte-Carlo et de la Société des bains de mer de Monaco.

La sphère dans laquelle gravite Édouard Lucas coïncide avec son envie de reconnaissance et de distinction. Le portrait sculpté dont il passe commande en 1876 auprès d’un sculpteur ambitieux, Ernest Guilbert, probablement pour orner sa tombe, en est le témoignage.

C’est à l’apogée de sa carrière qu’Édouard Lucas décède brusquement le 31 juillet 1888 à Vichy, âgé de 61 ans. Il est alors commandant de la 32e division d’Infanterie à Perpignan. Sa nécrologie publiée dans la Revue du Cercle militaire permet de se rendre compte de l’importance de sa carrière.

Tour à tour habitant de Valognes, Alger, Oran, Constantine, Saint-Cloud, La Rochelle, Tunis, Perpignan, puis Vichy, c’est à Niort que le général Lucas repose, ainsi que l’indique son acte de décès : « les intentions de la famille sont de faire transporter le corps du défunt à Niort (Deux-Sèvres) pour y être inhumé ».

La découverte d’une œuvre du sculpteur Ernest Guilbert

La tombe d’Édouard Lucas, sans caractère ostentatoire, est simplement décorée du médaillon représentant le général, réalisé douze ans plus tôt. Le portrait est placé au-dessus de l’ épitaphe : « Général de division Lucas, Commandant de la Légion d’honneur, 13 avril 1827 – 31 juillet 1888 ». Une plaque dont les inscriptions sont difficilement lisibles mentionne également la présence des corps de son épouse, Léonie Lechêne (décédée en 1921) ainsi que de leur fils cadet, le capitaine Maurice Lucas, mort le 29 avril 1895.

L’auteur du médaillon a été identifié dans le cadre de l’étude d’inventaire sur la statuaire historique du Service Patrimoine et Inventaire de la Région Nouvelle-Aquitaine. Il s’agit du sculpteur Ernest Charles Démosthène Guilbert (1848-1920), artiste plusieurs fois médaillé aux Salons, célèbre à la fin du 19e siècle pour la réalisation de nombreux portraits, dont ceux d’Adolphe Thiers. C’est peut-être par l’intermédiaire du général Lucas qu’Ernest Guilbert réalise aussi le portrait en buste du docteur militaire Lucien Baudens à Alger en 1880, célèbre médecin de son temps qui a permis aux blessés de guerre d’être soulagés grâce au chloroforme anesthésiant. Ce buste a été réalisé pour le mess du cercle militaire d’Alger.

Le portrait d’un homme pris par ses fonctions

Ernest Guilbert délivre ici une œuvre empreinte de sobriété qui témoigne pourtant de l’intention naturaliste portée à la représentation des traits du général Lucas. Ce choix de représentation, la simplicité des effets de matières sont autant d’éléments qui doivent faire écho au caractère raisonnable et tempéré du militaire. Aussi, pour mettre en évidence la dignité et le caractère respectable de cet homme d’armes et de pouvoir, le sculpteur n’a pas choisi d’idéaliser son modèle. Il le représente dans la force de l’âge alors qu’il a seulement 49 ans au moment de la réalisation de ce portrait. Ernest Guilbert a volontairement accentué les traits physiques du général pour lui permettre d’exprimer ses qualités d’homme militaire. La maturité de son âge qui transparaît dans la représentation des chairs affaissées de son cou, de ses joues, renvoie à une certaine forme de sagesse associée à la raison. Dans ce portrait, l’expressivité et la vigueur ne sont pas délaissées. Les rides très marquées au-dessus des sourcils et sur le front indiquent que le général se présente les yeux grands ouverts sur le monde, empreint de sérieux, de témérité en même temps que soucieux et réfléchi.

Les médailles que le général arbore sur sa poitrine donnent une idée de la diversité des missions qu’il a eues et des honneurs qui lui ont été décernés. On y reconnaît la croix de commandeur de l’Ordre de Nichan al Iftikhar, étoile identifiable à ses dix branches qui lui a été remise sous la gouvernance de Sadok Bey pour saluer un service militaire rendu à la Tunisie, la croix d’Officier de la Légion d’honneur décernée en 1868, la croix de chevalier de l’Ordre d’Isabelle la catholique obtenue en 1855, et la palme académique reçue en 1867.

Ernest Guilbert et l’art du portrait

En 1876, date à laquelle il réalise le portrait d’Édouard Lucas, Ernest Guilbert n’est qu’au début de sa carrière, mais il reçoit déjà des commandes prestigieuses. Élève du sculpteur et médailleur Henri Chapu (1833-1891), Guilbert présente en 1876 au Salon des artistes français le portrait du duc Decazes, alors ministre des affaires étrangères, et de son épouse. Il portraiture des hommes de pouvoir, des figures de la haute aristocratie mais aussi du milieu intellectuel et artistique comme le comédien et auteur dramaturge Lockroy (Salon de 1873) ou le peintre-émailleur Claudius Popelin (Salon de 1875).

Les sculptures qu’il présente au Salon des artistes français démontrent sa familiarité avec l’art du portrait. Sur les 52 œuvres qu’il expose au Palais des arts et de l’industrie entre 1869 et 1901, 36 sont des portraits. Parmi eux, seulement deux prennent la forme de médaillons, le Portrait de M.***, plâtre présenté en 1869 et le Lincoln de 1870. Il ne montre ensuite au public que des bustes, privilégiant le plâtre ou le marbre, matériaux qui soulignent sa justesse dans le modelage de la matière.

Une autre œuvre de Guilbert à Niort

Ernest Guilbert est un portraitiste mais aussi un sculpteur reconnu pour ses sujets mythologiques, historiques et religieux. L’État lui achète de nombreuses œuvres pour décorer les instituts, les jardins publics et les musées.

Une deuxième œuvre de l’artiste conservée à Niort témoigne de cet autre aspect de sa création : le Caïn maudit présenté au Salon des artistes français en 1877. Il est acheté par l’État la même année puis mis en dépôt en 1879 à Niort pour décorer les Jardins de la Brèche. Après avoir bénéficié d’une campagne de restauration entre 2009 et 2014, la sculpture est aujourd’hui présentée dans les jardins du musée Bernard d’Agesci.

Auteur : Victoire Cantet, mars 2021.

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