De l'Algérie à Saint-Savin : l'histoire mouvementée de la statue d'Adolphe Thiers

Détail de statue d'Adolphe Thiers à Saint-Savin.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 12 février 2021
 

 

L'histoire de la statue d'Adolphe Thiers à Saint-Savin, dans la Vienne, est étonnante. Installée en 1880 en Algérie, à Bône (aujourd'hui Annaba), cette statue a été principalement financée par un émigré lorrain qui fuyait en 1870 la Lorraine envahie par les Allemands. Elle y reste jusqu'à l'indépendance en 1962, avant de partir à Marseille, à Paris, puis à Saint-Savin en 1967, où elle est placée dans un square, sans aucune identification.

Une réplique de la statue de Thiers à Nancy...

En 1879, deux ans après la mort de Thiers, une statue est érigée en son honneur à Nancy, en reconnaissance de l'évacuation des troupes allemandes de cette ville en 1873. Elle est l’œuvre du sculpteur Ernest Guilbert, suite à une souscription publique lancée dans les départements des Ardennes, de la Meurthe-et-Moselle, de la Meuse et des Vosges.


 

... installée à Bône, en Algérie

C'est la réplique de cette statue qui est installée, en 1880, à Bône (aujourd'hui Annaba), ville du Nord-Est de l'Algérie (alors française) située en bordure de la Méditerranée. Cette commande étonnante (Thiers n'étant jamais venu en Algérie) est née de l'admiration d'un entrepreneur de peinture lorrain, Émile Brisset, pour le « libérateur du territoire ». Émigré en Algérie en 1870 pour fuir la Lorraine envahie par les Allemands, Émile Brisset donne en effet, en mourant, une somme de 10 000 francs pour que la commune de Bône élève une statue au grand homme. Une commande est alors faite pour obtenir une reproduction de la statue de Guilbert à Nancy. Cette dernière est fondue à Paris dans les ateliers des frères Thiébaut. La facture totale s'élevant à plus de 38 000 francs, c'est la commune de Bône qui a complété la somme nécessaire à sa fabrication et à son transport.


 

La statue d'Adolphe Thiers

Le personnage de Thiers est figuré debout, tête nue, vêtu d'une redingote et d'un pardessus ; il tient de la main gauche, relevée sur la hanche, un manuscrit à moitié déroulé, tandis que la main droite, baissée, est ouverte, l'index tendu vers le bas. Sur le piédestal, est figurée une allégorie de l'Histoire écrivant la date de la libération du territoire, en référence à la libération de la ville de Nancy le 1er août 1873.


 

Un piédestal en granit vert d'Herbillon

Lors de son installation à Bône, la statue de Thiers ne fait pas l'objet d'un grand intérêt de la part des habitants qui ne connaissent guère cet homme d’État français lointain. En revanche, le piédestal sur lequel elle est placée suscite leur admiration : haut de 4,80 m et d'un seul bloc, il est en pur granit vert d'Herbillon, carrière située à une soixantaine de kilomètres à l'est de Bône et réputée pour la beauté des pierres qui en sont extraites. Il a été transporté et installé à sa destination finale par voie maritime, au prix de grandes difficultés.


Une statue devenue indésirable lors de l'indépendance de l'Algérie en 1962

Installée sur le cours National à Bône, devenu cour Bertagna en 1907, la statue est expédiée en France en 1962 lors de l'indépendance de l'Algérie. Elle trouve refuge dans un premier temps à Marseille, ville natale de Thiers, avant d'être transférée en 1964 au dépôt des œuvres d'art de l’État à Paris. C'est là qu'elle est remarquée, en 1967, par un conseiller général du canton de Saint-Savin, Fernand Chaussebourg. Sur sa demande, et malgré l'avis défavorable du conseil municipal qui ne veut pas accueillir l’œuvre sur son territoire, la statue est attribuée à la commune de Saint-Savin le 6 avril 1967. Celle-ci l'installe sur une place secondaire, celle de la Gassotte, sur un support rudimentaire en pierres maçonnées. Quant au piédestal en granit vert et le relief qui l'ornait, ils sont restés à Bône.

Copie de l'arrêté d'attribution de la statue de Thiers à la commune de Saint-Savin en 1967. Archives municipales de Saint-Savin.
 

Adolphe Thiers

Adolphe Thiers (1797-1877) a été Président de la République de 1871 à 1873. Également membre de l'Académie française, il a été autant admiré pour son action d'homme d’État (plusieurs fois ministre et député), que détesté pour avoir réprimé dans le sang la Commune de Paris en mai 1871. Néanmoins, pour avoir libéré Nancy et une partie de la Lorraine en 1873, suite à la perte de l'Alsace et de la Lorraine par Napoléon III, Thiers se voit décerner en 1877 le titre de « libérateur du territoire » par Léon Gambetta. C'est cette image glorieuse qui est retenue à Nancy, lorsque sa statue est érigée en 1879, deux ans après sa mort.

Photographies © Région Nouvelle-Aquitaine, inventaire du patrimoine culturel / T. Allard, 2017.


 

La statue de Nancy et son sculpteur, Ernest Guilbert

Élève d'Auguste Dumont et d'Henri Chapu, Ernest Guilbert (né à Paris en 1848 - mort à Barcelone en 1920) est le sculpteur qui a réalisé le modèle de la statue de Thiers. Il est lauréat d'un concours qui a été organisé en 1877, quelques jours après la mort de Thiers. Son projet a été choisi parmi les 73 autres d'artistes réputés tels Amy, Baujault, Dumaige, Lafrance, Moreau-Vauthier, Pêtre, Taluet ou Vidal.

La statue de Guilbert a été retenue non pas pour son originalité, somme toute classique, mais pour l'allégorie du piédestal, comme le rapporte un article du Monde illustré de 1878 : « L'ensemble est d'une élégance simple. Ce qu'on trouve de plus original, à coup sûr, c'est la figure de l'ange qui est à genoux sur le piédestal et qui représente la muse de l'Histoire. »

La statue de Thiers à Nancy a été inaugurée officiellement le 3 août 1879 en présence de trois ministres, d'un sénateur et de la veuve d'Adolphe Thiers. Au cours de la cérémonie, Guilbert est décoré de la Légion d'Honneur.

Depuis les années 1970, suite au réaménagement de la place Thiers, la statue est conservée dans des locaux de la ville de Nancy.


 


Auteur : Thierry Allard, avril 2017.



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