Des sculptures de Morice Lipsi en Charente

Sculpture Saint-Christophe de  Moricie Lipsi, à Ladiville en Charente.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 20 juin 2017
 

Sculpteur de renommée internationale, Morice Lipsi a laissé en Charente, entre 1940 et 1942, puis au début des années 1960, des œuvres méconnues. Situées à mi-chemin d’une longue carrière qui a vu naître plus de 400 œuvres, ces sculptures témoignent de la constante évolution et de la curiosité de cet artiste à la personnalité généreuse et indépendante.

J’appartiens à la période de la génération qui s’orientait vers le cubisme, le surréalisme et vers d’autres -ismes du temps. Quant à moi, mon -isme me conduisait d’une manière différente, c’est-à-dire que je n’éprouvais pas le besoin de suivre ceux qui suivent.
Morice Lipsi

Lipsi et la Charente

Issu d'une famille juive polonaise installée à Paris depuis son adolescence, Morice Lipsi est un des résidents, pendant les années 1920, de la fameuse cité d'artistes La Ruche à Paris. Installé ensuite à Chevilly-la-Rue, en région parisienne - où il vivra cinquante ans - il doit quitter son atelier en 1940, après l’armistice signée entre la France et l’Allemagne. Et c'est en Charente, dans le Confolentais, qu'il trouve refuge, auprès de l'abbé Sardin, dans la petite commune d'Abzac.

J’ai vécu deux ans à la campagne, cet environnement m’inspira et me donna de nouvelles idées de création. Je dessinai des scènes de guerre, des personnages du village, des animaux et des paysans locaux. Je sculptai aussi des scènes bibliques pour des petites églises romanes de la région.
Morice Lipsi


"Berger entouré de ses moutons", sculpture monumentale en pierre, place du champ de foire à Abzac

À son arrivée dans la commune d'Abzac, en juillet 1940, Lipsi reprend son art en dépit de la guerre. Il y réalise cette sculpture monumentale, qu'il laissera sur place en souvenir de son passage, avant son départ pour le Sud de la France.

Pendant que la guerre continuait, M. Lipsi taillait dans un bloc de pierre un berger entouré de ses moutons. C’était le symbole de la paix au milieu de la quiétude des champs.
Abbé Sardin

Mais, plus encore que les circonstances dramatiques et le sujet choisi, c’est la manière de sculpter de l’artiste qui est importante pour cette œuvre. Travaillée en plein soleil, la pierre "révèle un changement sensible de parti plastique, avec la manière d’inscrire tous les détails du sujet dans l’enveloppe du bloc sculpté ; celui-ci garde ainsi sa densité intacte et son volume architectural entier, à l’exemple des chapiteaux ou des tympans des édifices du Moyen Âge".
Témoignage des recherches permanentes de Lipsi dans le traitement de la lumière et de l’espace, cette œuvre a été achevée en octobre 1940, date qui figure avec le nom de l'artiste gravés sur un côté.
Une réplique de cette œuvre est présentée dans le parc de sculptures du musée Lipsi à Rosey, en Haute-Saône.

"Notre Dame de Toutes Grâces", statue en bois, église de Brillac

Statue de la Vierge en bois. © Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel / T. Allard, 2008.

Dans la commune voisine, l’église de Brillac abrite une statue de la Vierge à l’Enfant. Sa réalisation répond à un vœu de l’abbé Sardin qui l’avait promise à la Vierge, en janvier 1940, avant son départ pour l'armée. Selon son commanditaire, Lipsi s’est empressé d’accepter l’offre. Il exécute l’œuvre dans une poutre en chêne centenaire trouvée au château de Fayolle, et non pas dans du buis, bois connu pour sa dureté qu’il désirait expérimenter mais qui n’a pu être trouvé.

Exécutée d’après un modèle médiéval, la statue a été bénite solennellement par l’évêque d’Angoulême le 31 mai 1942, jour de la fête de Marie Médiatrice de Toutes Grâces. Pour cette raison, mais aussi pour protéger les soldats et les prisonniers restés sur le front, elle prend le nom de Notre Dame de Toutes Grâces.
Au-delà de son style, cette Vierge à l’Enfant invite à s’interroger sur la spiritualité de l’artiste et les liens qu’il tisse avec son protecteur. De confession juive, Lipsi a réalisé au cours de sa vie des œuvres en rapport avec ses convictions religieuses comme, par exemple, une Tête de prophète sculptée en 1923. Regrettant de n’avoir pu se rendre en Israël, il réalisera pour ce pays, en 1966, une œuvre monumentale "la Kabbalistique", en référence à l’histoire religieuse de son pays d’origine, qui sera d’ailleurs transportée bien plus tard à Tel-Aviv et inaugurée en 1987, après sa mort.
Même s’il ne partage pas la croyance de l’abbé Sardin, Lipsi n’en respecte pas moins sa foi et accepte d’exécuter pour lui la statue demandée. Une vingtaine d’années plus tard, en 1962, il exposera au Salon d’Art Sacré et réalisera, l’année suivante, une grande partie du mobilier de l’église Sainte-Bernadette du Banlay, à Nevers.

C’est une œuvre conçue dans un style purement personnel, dans l’esprit de la taille de cette matière. Elle est comprise en plans et en volumes sur lesquels la lumière joue en lui donnant une expression de vie et de sensibilité.
Morice Lipsi
Cette statue ne veut nullement flatter ; elle exprime par sa simplicité et sa tenue naturelle la pureté. Elle s’harmonise au milieu comme à l’ensemble architectural de l’intérieur de cette église.
Abbé Sardin


Deux œuvres en terre, cuites dans les fours des tuileries-briqueteries de Chardat

Détail de l'Ange musicien en terre cuite, chapelle de Chardat à Abzac. © Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel / T. Allard, 2008. Ange musicien en terre cuite, chapelle de Chardat à Abzac. © Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel / T. Allard, 2008.

Après les sculptures en pierre d’Abzac et en bois de Brillac, Lipsi profite de la présence de tuileries-briqueteries à Chardat, dans la commune d'Abzac, pour travailler la terre, matériau qu’il a déjà utilisé quelques années auparavant. Parmi les nombreuses œuvres qu'il cuit dans les fours de Chardat, un Ange musicien et un buste.

Pour la chapelle de Chardat, édifiée peu avant 1939, Lipsi exécute une statue représentant un ange musicien, sujet d’ailleurs commun aux confessions juive et chrétienne ; il réalisera deux autres anges musiciens, en terre cuite aussi, pour l’église voisine d’Availles-Limouzine, dans la Vienne.
L’œuvre est tout entière tendue dans un élan de spiritualité : corps très élancé, tête idéalisée tournée vers le ciel, ailes réunies et pointées vers le haut. Par son traitement, surtout l’extrême étirement des mains et des doigts, cette statue n’est pas sans évoquer certaines réalisations de Constantin Brancusi.

La seconde œuvre cuite dans les fours de Chardat est un buste d’homme qui s’arrête au niveau du cou et repose sur une base carrée. Il représente un ancien responsable des tuileries-briqueteries, moustachu et au nez busqué. Ce buste réaliste, qui témoigne des talents d’observation de l’artiste, constitue l’une de ses dernières œuvres figurées.

"Saint-Christophe", à Ladiville

Une autre œuvre, dans le sud de la Charente, rappelle les deux années passées par l'artiste dans le Confolentais.
À la fin de la guerre, Morice Lipsi n'a jamais cessé d'entretenir des relations avec son protecteur et ami, l’abbé Sardin. Il exécutera pour lui, en 1961/1962, une sculpture de grande taille de saint Christophe, patron des voyageurs, à Ladiville, près de Barbezieux. 
Cette œuvre est, avec le Berger entouré de ses moutons, une des rares sculptures monumentales réalisées en pierre calcaire par l’artiste, qui préférait les pierres dures comme la pierre de lave ou le granit. Il s’agit aussi de la première sculpture monumentale issue d’une commande publique qui témoigne de l’orientation définitive de Lipsi vers l’abstraction.
En pierre de Sireuil, haute de 5,50 mètres, cette sculpture est située le long de la R.N.10, à Ladiville en Charente.

Morice Lipsi (1898 - 1986)

Morice Lipsi (Lipszyc) est né à Lodz en Pologne en 1898. Il est issu d’une famille juive venue s’installer à Paris en 1912. Destiné par ses parents à devenir rabbin, il choisit de rejoindre son frère aîné, sculpteur sur ivoire, avec lequel il apprend le métier dans le quartier de Montparnasse, à La Ruche. Dans cette cité essentiellement réservée aux artistes émigrés d’Europe Centrale et de l’Est, Lipsi réside jusqu’en 1927, côtoyant entre autres Chagall, Soutine, Modigliani, Brancusi ; il y rencontre également Henri Matisse et Fernand Léger. Lipsi refuse d’emprunter la voie tracée par ces derniers. "De nature solitaire et de caractère individualiste" - comme le décrit l’un de ses biographes, Roger van Gindertael - il préfère suivre son propre chemin, se formant à l’écart des mouvements et des groupes d’artistes.

À partir des années 1920, il marque une nette préférence pour la sculpture en plein air et apprécie la dureté de la pierre faite pour "sculpter la lumière". Il s’exerce aussi en même temps à d’autres matériaux comme le plâtre, la terre, le ciment, le marbre, le granit, la pierre artificielle ou, plus tard, la pierre de lave. Alors que pendant la période de l’entre-deux-guerres, l’œuvre de Lipsi reste figurative, son cheminement le conduit progressivement vers l’épuration des lignes et l’abstraction des formes. Il se consacre dès lors à la sculpture monumentale et exécute ses œuvres en taille directe - sans croquis préalable ni modèle -, technique pour laquelle il est reconnu comme l’un des maîtres.

À partir des années 1960, il reçoit de nombreuses commandes publiques tant en France qu’à l’étranger comme, par exemple, la colonne olympique à Grenoble, "Ouverture sur l’espace", installée en 1967 pour les Jeux Olympiques d’hiver. Membre du groupe Architecture-Principe, qui propose de créer un nouveau style architectural européen, Lipsi participe à de nombreux Salons en France - entre autres celui des Indépendants, d’Art Sacré ou des Réalités Nouvelles -, mais aussi à des symposiums internationaux de sculpture. En 1982, il est fait citoyen d’honneur de la commune de Chevilly-Larue où il a vécu pendant plus de cinquante ans. Il meurt en 1986, à Küsnacht-Goldbach près de Zurich.

Bibliographie succincte

  • Notice rédigée par l’abbé Sardin sur l’église Notre-Dame de Brillac, parue en 1942.
  • Roger van Gindertael, Morice Lipsi, collection La sculpture du 20e siècle, éditions Le Griffon, Neuchâtel, 1965.
  • Musée de Pontoise, Morice Lipsi, exposition de sculptures au musée de Pontoise, du 22 mars au 4 mai 1980, Pontoise, 1980.
  • Jeanine Warnod, « Moryce Lipsi et Paul Maïk : joyeux et infatigables », dans Les artistes de Montparnasse : La Ruche, éditions Mayer–Van Wilder, Paris, 1988.
  • Gabrielle Beck-Lipsi, Le sculpteur Morice Lipsi et son musée à Rosey [texte imprimé] : transcription de la conférence du 20 février 2000 au Centre de recherche d’art comptois à la faculté des lettres de l'université de Besançon, Musée Morice Lipsi, 2001.
  • Gabrielle et Hans Jacob Beck-Lipsi, MORICE LIPSI "L'exode" juin 1940, 6.000.000 de morts, pas une tombe, édité à l'occasion de l'exposition MONTPARNASSE DEPORTÉ, Artistes de l'Europe au Musée du Montparnasse, Paris (mai-octobre 2005) : transcription d'un manuscrit de Morice Lipsi, illustré par des dessins et des documents de l'époque en provenance des archives du Musée Morice Lipsi.
  • Jean-Pierre Delarge, Dictionnaire des arts plastiques modernes et contemporains, Gründ, 2001, article « Lipsi ».

Auteur : Thierry Allard

Inscription sur la sculpture Berger entouré de ses moutons : Octobre 1940 M LIPSI.

 

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