Monuments déplacés : la salle capitulaire du Bas-Nueil, de Berrie (Vienne) à Worcester (Massachussetts)

La salle capitulaire en 1957, au musée de Worcester. Avec l'aimable autorisation du Centre d'études supérieures de Civilisation médiévale à Poitiers, Martin AURELL.
Découvertes
 
 

Du prieuré Saint-Jean du Bas-Nueil à Berrie, il ne reste aujourd’hui que très peu de vestiges. Sa salle capitulaire est aujourd’hui aux États-Unis, au musée de Worcester, après un parcours surprenant : ventes et reventes entre un antiquaire-sculpteur, un banquier roumain et un sculpteur américain…


Le prieuré du Bas-Nueil

Construit au 12e siècle, le prieuré Saint-Jean du Bas-Nueil s'élevait dans l'actuelle commune de Berrie. Bas-Nueil (car il y existe aussi un Haut-Nueil) était jadis le principal village de la paroisse ; outre ce prieuré Saint-Jean, il possédait aussi une église paroissiale, Notre-Dame. Le Bas-Nueil, situé sur la rivière de la Dive, reçut le nom de Nueil-sur-Dive : en 1881, le Dictionnaire topographique du département de la Vienne nomme la commune des deux façons, indifféremment. Il n'y a [en 1881], dit-il, plus que cinq maisons à Nueil -sur-Dive. Il ajoute que le service paroissial a été transféré en 1842 dans une église nouvellement bâtie à Berrie. Ce hameau de Berry, puis Berrie, prenant sans cesse de l'ampleur, donna enfin, en 1898, son nom à la commune. Ainsi, le prieuré est appelé tantôt Saint-Jean du Bas-Nueil, tantôt Saint-Jean de Nueil-sur-Dive.
 

La salle capitulaire au musée de Worcester.  © Worcester Art Museum. http://vps343.pairvps.com:8080/emuseum/view/objects/asitem/People@7835/0?t:state:flow=bbe518f3-e934-46f3-bf63-c68894d43e1c

La salle capitulaire au musée de Worcester. © Worcester Art Museum.


Des ruines admirées au 19e siècle

Il est déjà en ruines au début du 18e siècle. Un siècle plus tard, ses vestiges suscitent encore l'admiration d'Alphonse de Longuemar.

[Il évoque ces édifices qui] devenus des propriétés particulières et malheureusement menacés d'une destruction plus ou moins prochaine, méritent à un haut degré d'attirer l'attention. Au premier rang, il faut placer la magnifique ruine de l'abbatiale de Nueil-sur-Dive, construite sur le plan et dans le style roman orné de l'église d'Airvaulx, et la charmante salle capitulaire sa voisine, qui, mieux conservée, abrite aujourd'hui, sous les nervures légères de ses voûtes, une famille de cultivateurs qui l'a transformée en dortoir, après en avoir fait l'acquisition. Rien n'est plus élégant que sa porte et ses baies géminées à colonnettes, encadrées sous une triple arcature de facture romane et du plus riche effet.

Vingt ans s'écoulent ; l'édifice décline un peu plus, mais pas l'enthousiasme de Longuemar :

À l'ouest de Berrie, au pied même de la colline crayeuse, s'élèvent dans la vallée de la Dive les ruines très-pittoresques de l'église de l'ancienne abbaye bénédictine de Nueil, dont la haute silhouette mutilée et dentelée rappelle à l'oeil le profil de l'église abbatiale de Maillezais dans le marais vendéen.
L'église de Nueil, à en juger par les murs et les arcades encore debout, appartenait au style de transition du plein cintre à l'ogive ; sa triple nef partagée en trois travées par de grandes arcades retombant, comme à Saint-Pierre de Poitiers, sur des faisceaux de colonnettes, était couronnée à sa partie supérieure par une série d'arcatures plus petites, richement ciselées de zig-zag, de dents de scies, de billettes, produisant le meilleur effet. À l'abside entourée d'un déambulatoire correspondant aux collatéraux de la nef principale, étaient accolées deux absidioles dont l'axe était parallèle à l'axe principal de l'église. Ce plan général est de tout point conforme à celui de nos principales et plus anciennes églises romanes telles que celles de Saint-Généroux, d'Airvault et de Parthenay-le-Vieux dans les Deux-Sèvres.
Quant aux bâtiments de l'ancienne abbaye, ils ont disparu, à l'exception toutefois de l'ancienne salle capitulaire, aujourd'hui transformée en habitation rurale. La façade de cette salle est en quelque sorte la répétition exacte de la base de la façade de Notre-Dame de Poitiers. Elle se compose, en effet, de trois grandes arcades simulées à plein cintre, formées de plusieurs archivoltes ornées, retombant sur des colonnettes. L'arcade centrale donne accès dans l'intérieur de la salle, tandis que les deux arcades latérales sont aveugles et partagées par deux arcatures étroites, à cintres surhaussés.
La salle elle-même est recouverte de voûtes ogivales avec nervures rondes retombant sur des colonnes isolées qui partagent son intérieur en six compartiments, trois dans un sens et deux dans l'autre [sic].
À côté de ces ruines s'élève encore une autre église du XIIIe siècle au XIVe siècle, également abandonnée aujourd'hui, qui est en petit la répétition de Saint-Léger [de Montbrillais]. C'était probablement l'ancienne église paroissiale.
L'ensemble des édifices groupés sur ce point offre un aspect éminemment pittoresque.


La salle capitulaire… redécouverte en 1933 au musée de Worcester par René Crozet…

Et puis, lors de la séance du 16 février 1933 de la Société des Antiquaires de l'Ouest, l'historien de l'art René Crozet montre une photographie de l'ancienne salle capitulaire « prise avant son dépeçage en 1925 et son transport au musée de Worcester (Amérique) ».

En 1933, le professeur René Crozet a eu la surprise de retrouver cette salle dans un musée du Massachussetts…. Elle avait été achetée, démontée soigneusement après numérotage des pierres, et rebâtie à Worcester. L'administration française ne s'en était pas aperçue, ou bien elle avait fermé les yeux… Ce qui était possible en 1925 ne le serait évidemment plus aujourd'hui. Le contrôle est plus sévère et les Français s'intéressent davantage maintenant à leur "patrimoine", même s'ils le laissent tomber en ruine.
Hubert Le Roux, dans le Picton, 1991

Mais, entre Berrie et Worcester, le parcours emprunté par la salle capitulaire est en réalité bien plus complexe.


… achetée en 1925 par l’antiquaire Paul Gouvert…

C'est ici qu'intervient le marchand d'art, ou l'antiquaire, Paul Gouvert (1880-1959). Il a beaucoup de points communs avec Georges Demotte, que nous avons rencontré à Parthenay. Il fournit des pièces d'architecture – et surtout des cloîtres - à de riches clients, personnes privées ou musées, des deux côtés de l'Atlantique, et ce, sans entrave aucune de la part de l'administration française. De plus, ayant reçu une formation de sculpteur, il n'hésite pas à compléter les parties manquantes ou trop ruinées, et parfois doubler le nombre des arcades. Il lui est même arrivé de céder le même édifice à deux personnes, en sculptant un autre exemplaire pour satisfaire les deux clients. L'affaire qui le rend célèbre est la vente du cloître de Berdoues, dans le Gers, au maréchal Göring, en 1941, pour sa résidence de Carinhall dans le Brandenburg. Ce cloître, d'ailleurs recomposé à partir de provenances diverses, avait été entreposé au château de Burg Veldenstein, en Bavière, autre résidence de Göring. Déposé après la guerre au musée de Nüremberg, il reviendra à Berdoues en 2003.

Paul Gouvert, explique René Crozet, achète la salle de Saint-Jean du Bas-Nueil en 1925 ou en 1926. La transaction s'effectue chez le notaire Henri Aymard (1878-1956), de Loudun. Henri Aymard est lui-même amateur passionné d'art et d'architecture. Il fera don au musée de Loudun de ses collections, parmi lesquelles trente-cinq chapiteaux romans, dont il y mettra en scène l'installation. Il est le frère du maire de Loudun. Sa profession lui permet de connaître parfaitement les édifices intéressants de la région loudunaise, qu’ils soient ou non tombés en déshérence. Est-ce lui qui indique à Paul Gouvert l'existence de cette salle ?
 

… démolie en 1926 et revendue à un banquier roumain…

La salle est démolie en 1926, et vendu à « Nicky » Chrissoveloni (1881-1926), un banquier roumain d'origine grecque. Ce dernier souhaite l'installer dans son château des Mesnuls, près de Montfort-l'Amaury, dans les Yvelines.

Zannis Nicolas Chrissoveloni, héritier d'une banque qui a toujours des bureaux à Londres et à Paris, posséde en Roumanie des terres par milliers d'hectares. Il mène la vie du Tout-Paris pendant les Années folles. Sa sœur Hélène, divorcée du prince Soutzo, épousera Paul Morand en 1927.

Cependant Chrissoveloni meurt l'année même de cet achat ; la reconstruction de la salle aux Mesnuls a commencé, mais ne s'élève qu'à 1,50 m au-dessus du sol. Paul Gouvert alors, à cause des difficultés de la succession, redevient propriétaire de l'édifice.
 

… puis au sculpteur américain George Grey Barnard… qui la revend au musée de Worcester

Paul Gouvert revend l’édifice à George Grey Barnard, sculpteur américain de renom, et ce très rapidement, puisque quelques mois seulement séparent leur démontage de leur expédition à New York.

George Grey Barnard (1863-1938) a étudié à l'École des Beaux-Arts à Paris de 1883 à 1887, et est resté en France jusqu'en 1896. Il est lui aussi passionné par l'architecture médiévale française, et parcourt le pays à la recherche de vestiges. Il est accusé (traduction) « de se sculpter une fortune grâce à la vente d'œuvres d'art. ». Ses collections sont hébergées dans un immeuble qu'il a fait construire à Manhattan, et il les vend en 1925 à Rockfeller ; elles constituent le noyau initial du musée des Cloisters du MET (Metropolitan museum of art) à New York. Il revend le Bas-Nueil, acquis ultérieurement, au musée de Worcester.
 

Des photographies de la salle capitulaire en 1957, au musée de Worcester

Certaines des photographies cependant semblent avoir été prises avant ou pendant le démontage ou pendant le remontage. L'une d'elles montre des échafaudages, d'autres une inscription en français sur une porte, invitant à la laisser fermée à cause du tirage de la cheminée. La salle servait de domicile à une famille de viticulteurs. Trois photographies, révélant un sol bien régulier, des verrières et des œuvres d'art suspendues aux murs, doivent, en revanche, avoir été prises après le réaménagement.

La salle capitulaire en 1957, au musée de Worcester. Avec l'aimable autorisation du Centre d'études supérieures de Civilisation médiévale à Poitiers, Martin AURELL.


Une protection tardive des vestiges de Berrie

Un demi-siècle après la découverte de la salle au musée de Worcester par René Crozet, les vestiges du prieuré, à Berrie, qui se résument aux « ruines de l’abside et du déambulatoire nord, avec une absidiole du bras de transept nord en cul de four », sont protégés au titre des monuments historiques, inscrits le 29 septembre 1987, puis classés le 24 octobre de l'année suivante.

Les vestiges du prieuré en 1972. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel. Alain Maulny, 1972.


 

Webographie

Bibliographie (chronologique)

Auteur : Marie-Paule Dupuy, décembre 2017.

Remerciements au Centre d'études supérieures de Civilisation médiévale, Poitiers, Martin AURELL ; à Stephanie CYR, Museum Librarian, Worcester Art Museum.

 


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