Monuments déplacés : le portail gothique du 7 rue de la Regratterie, de Poitiers (Vienne) à New York

Détail du portail gothique provenant du 7 rue de la Regratterie à Poitiers, installé au Metropolitan Museum of Art. Cliché Fabrice Bonnifait, 2017.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 3 avril 2018
 

Du 7 rue de la Regratterie à Poitiers au Metropolitan Museum of Art (MET) à New York où il est aujourd’hui, ce portail gothique a entre temps été installé dans le salon de musique d’un hôtel parisien. Découverte de cet itinéraire singulier…


Une maison du 15e siècle à Poitiers…

Il est fréquent, surtout dans les rues du nord et de l'est de la ville [de Poitiers], de découvrir, ici et là, une petite porte surmontée d'une accolade dessinée par une moulure torique, ou bien une fenêtre ornée de deux culots sculptés supportant la retombée des moulures du linteau ; levant la tête on peut apercevoir une façade étroite, un pignon aigu garni de crochets et d'un fleuron terminal ; parfois, la base des rampants du pignon est occupée par des animaux de pierre. Si l'on pénètre dans ces maisons, un couloir étroit et sombre conduit au pied de l'escalier à vis...

Dominique Hervier-Manson, 1968.

Telle se présentait, au début du 20e siècle, la maison du 7 rue de la Regratterie à Poitiers, d'où provient ce portail, donné aux Cloisters en 1934, et installé dans la galerie ouvrant sur le cloître reconstitué de Saint-Michel de Cuxa.

De nos jours, l'ensemble de la parcelle a toujours la configuration du cadastre de 1838 : deux bâtiments, le premier sur rue, le deuxième séparé du premier par une petite cour. On entre par « un couloir étroit et sombre », longé à droite par la construction sur rue. Un premier escalier à vis donne accès aux étages de cette dernière, et surplombe un passage voûté. De là, on entre dans la cour. Immédiatement à droite, la configuration d'origine a disparu, et, plus au fond, a été vigoureusement remaniée  : on voit une baie rectangulaire, du 15e siècle, prolongée vers le bas, et une ouverture très haute et très étroite, composée de piédroits de portails superposés, et sommés d'un arc portant un blason illisible. Le second bâtiment, qui ferme la cour, est desservi par un autre escalier à vis, éclairé de trois fenêtres. À l'intérieur, en haut de la porte, à droite, on voit la sculpture d'un visage épanoui, un peu plus grand que nature, avec de larges oreilles décollées et un bonnet sur la tête. Les deux escaliers à vis se prolongent dans les profondeurs des sous-sols.

Là était le portail aujourd'hui aux Cloisters.


 

… et son portail, visible jusqu’au début du 20e siècle

Il était encore visible en 1907, avec d'autres éléments de décor de la même époque, que Brothier de Rollière décrit ainsi : « beau porche avec vieille porte à clous, intérieur XVe siècle, avec belle porte d'entrée XVe et larges fenêtres ornées de modillons à personnages ».

Dans les années 1960, l'ensemble est répertorié dans une enquête sur l'architecture domestique et civile des villes médiévales, menée à l'instigation de Robert S. Lopez (professeur à Yale University, 1910-1986). Un exemplaire original de cette étude est conservé au Service de l'Inventaire et du Patrimoine du site de Poitiers, et concerne la Charente, la Charente-Maritime, l'Indre-et-Loire, les Deux-Sèvres, la Vendée, la Vienne et la Haute-Vienne ; des recherches analogues ont également été menées en 1971 par René Crozet pour le département de la Vienne. L'enquête décrit ainsi l'édifice : « … deux bâtiments de plan rectangulaire échelonnés sur deux cours, en recul par rapport à la rue. […] à chaque bâtiment, rez-de-chaussée et un étage ; escalier de pierre en vis incorporé au deuxième bâtiment. Aménagements intérieurs modernisés… Au premier bâtiment, porte à moulures prismatiques et écusson nu ; fenêtre de même style. Au deuxième bâtiment, porte basse accédant à l'escalier. Fenêtre du rez-de-chaussée à moulures prismatiques entrecroisées et culs-de-lampe à sujets de fantaisie (personnage coiffé d'une cagoule). Fenêtre à l'étage de même style. Trois petites fenêtres correspondant à l'escalier. »

À cette époque cependant, le portail n'y était plus : le 7 juillet 1921, Maurice Pouliot signale à la Société des Antiquaires de l'Ouest « les pertes artistiques que Poitiers vient de faire par l'enlèvement de plusieurs pièces de sa parure monumentale… [la] porte gothique de la maison sise dans la rue de la Regratterie. M. Pouliot demande si la rapidité avec laquelle disparaissent ces témoins de l'ancien Poitiers ne pourrait pas tout au moins être enrayée avec le concours des Monuments historiques, et il prie les membres de la société, pendant qu'il en est temps encore, d'en assurer le plus possible la reproduction par le dessin ou la photographie. »

Il avait heureusement été photographié in situ à la fin du 19e siècle par Félix Martin-Sabon (1846-1933), photographe bénévole auprès des Monuments historiques, dès 1885. Près de dix mille de ses clichés sont visibles sur le site « Architecture et patrimoine » du ministère de la Culture – dont le portail.

D'autres éléments sculptés, comme le personnage à cagoule signalé par l'enquête Lopez et aussi photographié par Martin-Sabon, ont aussi disparu. De plus, dans les années 1950, l'immeuble, alors occupé par un importateur de fruits exotiques, a été partiellement reconstruit pour faciliter l'entrepôt des denrées.


 

… déposé et installé dans un hôtel parisien du banquier George Blumenthal…

… En 1921, donc, le portail a quitté la rue de la Regratterie. En 1934, il est offert au Metropolitan Museum of Art, par le banquier George Blumenthal (1858-1941). Et entre temps ?

De longue date administrateur du musée, Blumenthal en était devenu le septième président (de 1933 à sa mort). Collectionneur passionné, il avait fait édifier de multiples résidences, et avait intégré ses acquisitions d'œuvres d'art européennes dans les constructions. Un album de 85 photographies, conservé à la Thomas J. Watson Library, montre la somptuosité de sa demeure new-yorkaise, avec ses appartements de styles multiples, médiéval, classique et contemporain.

Son épouse Florence et lui-même possédaient à Paris un hôtel, 14 boulevard de Montmorency. Dans le parc avait été construit un vaste salon de musique, reproduction d'une chapelle gothique, comportant des éléments architecturaux « d'époque », insérés dans la construction.

À la Thomas J. Watson Library existe un opuscule en français, non signé, accompagné de 10 planches non numérotées, publié en 1930 par Albert Lévy. On y expose que « Dans le parc de l'hôtel du 15 boulevard de Montmorency, à Paris, s'élève une salle de musique construite avec des pierres provenant de différents monuments de France. Cette notice est destinée à conserver le souvenir de ces provenances. »
On y évoque « … la porte rectangulaire aux angles arrondis à son sommet et encadrée d'un tore retombant sur des bases renflées, est surmontée d'un puissant cordon dessinant une accolade terminée par un magnifique fleuron chargé de choux frisés. Elle vient d'une maison de Poitiers, au 7 de la rue de la Regratterie. »

La planche [4] montre une des extrémités de la salle. En bas à gauche de la grande verrière, on voit le portail de la Regratterie, derrière un imposant candélabre. Des indications de mesures chargent l'image. Au revers de la planche précédente, un petit dessin au crayon montre aussi le portail ; dessous, on a écrit : Poitiers.


… qui le donne aux Cloisters du MET

En 1933, Joseph H. Breck, l'instigateur du projet des Cloisters, écrivit à Rockfeller que (trad.) : « incorporés dans ce bâtiment, il y avait diverses portes et fenêtres et d'autres éléments d'architecture médiévale. M Blumenthal me dit que s'il décidait de démolir le bâtiment, il serait heureux de donner tout ou partie des éléments d'architecture, si on les voulait pour les Cloisters. » Breck se rendit chez Blumenthal à l'été de de 1933, et choisit plusieurs pièces pour les Cloisters.


 

Webographie

Bibliographie (chronologique)

  • 1907. BROTHIER DE ROLLIERE, R. Nouveau guide du voyageur à Poitiers…. Poitiers : Lévrier, 1907, p. 308.
  • 1921. « [Communication de Maurice Pouliot à la séance du 7 juillet 1921] ». Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 3e s., t. 5, 1919-1921, p. 659.
  • 1930. Notice sur les fragments de monuments anciens ayant servi à construire la salle de musique de l'hôtel du 15 boulevard de Montmorency à Paris. Paris : Albert Lévy, 1930, p. 10-11 : planche [4] et revers de la planche [3]. Document conservé à la Thomas J. Watson Library. Cloisters Library. Cote NA7850.F7N6 1930. http://libmma.contentdm.oclc.org/cdm/ref/collection/p16028coll4/id/21953
    Ce livret évoque également une pierre chargée d'un écu « à deux lions léopardés enclos dans un trécheur [relief d'encadrement, souvent en forme de tresse] fleur et contre-fleur », qui provient du couvent des Carmes fondé à Poitiers par Jean Chandos. Il précise que cet écusson n'est pas celui de Chandos mais peut appartenir à une famille d'Angleterre. Il s'agit des armes de Guillaume Felton. La pierre est signalée lors de la séance du jeudi 21 avril 1921 et localisée au 56 rue des Feuillants… et fait partie des œuvres dont Maurice Pouliot déplore la disparition. Elle aussi est conservée au Metropolitan Museum of Art (qui lui donne l'origine erronée du couvent des carmélites), mais elle n'est pas exposée : https://www.metmuseum.org/art/collection/search/471149
  • 1962. BONNARD, Pierre. Poitiers secteur sauvegardé. Loi du 4 août 1962 [Ministère des Affaires culturelles ; ministère de l’Equipement]. S. l. : s. n., s. d., p. 69 : signale des «  façades intéressantes sur les cours. »
  • 1968. HERVIER-MANSON, Dominique. « Quelques édifices de l'époque flamboyante à Poitiers. » Bulletin de la Société des Antiquaires de l'Ouest, 4e s., t. 9, 1967-1968, p. 499, 523. D'après un dossier universitaire de 1964, du même auteur.
  • 2013. HUSBAND, Timothy B. "Creating the Cloisters." The Metropolitan Museum of Art Bulletin, n.s., 70, no. 4 (Spring 2013), p. 41 : ill. 84 (entretien entre Breck et Blumenthal à propos du salon de musique du boulevard de Montmorency). https://www.metmuseum.org/art/metpublications/creating_the_cloisters#

Auteur : Marie-Paule Dupuy, décembre 2017.

Remerciements à Michael CARTER, Bibliothèque des Cloisters, Metropolitan Museum of Art.


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