Monuments déplacés : le portail gothique du château de la Roche, de Magné (Vienne) à New York

Partie haute du portail installé au MET à New York. Cliché Fabrice Bonnifait, 2017.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 1 mars 2018
 

Le portail gothique du château de la Roche à Magné, au sud de Poitiers, est installé aux Cloisters du Metropolitan Museum of Art de New York, depuis 1941. Histoire de ce parcours singulier, éclairé par les recherches de l’historien d’art québécois Roland Sanfaçon…

 

Installé aux Cloisters à New York, un remarquable portail gothique...


 

... provenant du château de la Roche à Magné, près de Gençay

La provenance de ce portail, sur la notice et le cartel du Metropolitan Museum of Art, est : château de La Roche-Gençay. Le château de la Roche est en réalité dans la commune de Magné, à la limite sud du territoire de la commune de Gençay, à 1 km entre les deux localités. Il est nommé château de la Roche de Gençay sur le cadastre de 1812. « Le château de la Roche a toujours été dans la paroisse de Magné. Sous l'ancien régime, les actes le désignent ainsi : la Roche de Maigné ; la Roche, paroisse de Maigné ; la Roche près Gençay. Quand Pierre de Brilhac eut fait l'acquisition des terres de Gençay [entre 1630 et 1655], on écrivit, il est vrai : la Roche-Gençay, mais toujours avec cette adjonction : en la paroisse de Magné. Depuis la Révolution, il a toujours fait partie de la commune de Magné. » (abbé émilien Gauffreteau, 1909).

Un château médiéval, remanié et transformé jusqu’au 19e siècle

Ce château, datant au moins du 15e siècle, est, dans le premier tiers du 16e, remanié et transformé par Briand, puis par Guillaume d'Appelvoisin. Le premier lui a donné un décor architectural « gothique flamboyant » et le second, quinze ans après seulement, en fait poursuivre la construction selon le style de la Renaissance.

Il est ultérieurement modifié, en particulier par Anatole de Briey (1824-1902), à partir de 1860, année où il en hérite, et pendant une vingtaine d'années. Des inscriptions datées (1860 sur la façade ouest ; 1870 sur celle du nord) commémorent partiellement cette considérable « restauration ». Elle a pour conséquence administrative une inscription aux Monuments historiques très restreinte : trois lucarnes seulement, restées intactes, sur la façade sud (8 septembre 1946). Mais la protection est élargie le 23 décembre 1981.

Entre 1860 et 1880 donc, sur la façade du côté du ruisseau de la Belle, une tour est construite au nord-est et reliée à la tour orientale donnant au sud sur la route ; la terrasse de l'à-pic rocheux est transformée en pente douce jusqu'à la Belle ; un grand escalier est aménagé dessus pour accéder au château ; un campanile de trois cloches est érigé sur l'édifice (il n'y est plus) ; des créneaux néo-gothiques viennent sommer partiellement les façades et les tours (ils ont été supprimés) ; de nouvelles verrières – qui figurent à l'Exposition universelle de 1867 – sont placées dans la chapelle… la façade méridionale enfin est entièrement retravaillée, pour harmoniser la transition entre la partie de style gothique flamboyant et la partie Renaissance.
 


Une provenance retrouvée par l’historien d’art Roland Sanfaçon

En 1983, l'historien de l'art québécois Roland Sanfaçon s'interroge sur la provenance d'un portail gothique, installé aux Cloisters en 1941, trois ans après leur ouverture au public. Il est toujours au même emplacement et permet la communication entre la salle des tapisseries des Neuf Preux (Nine Heroes Tapestries Room, alors salle Boppard) et celle des tapisseries de la Licorne (Unicorn Tapestries Room, alors Tapistry [sic] Room).


Un portail gothique acheté en 1916 par la famille Rockfeller…

John Davison Rockfeller Junior (1874-1960) l’acquiert en 1916 et la fait installer vers 1920 dans sa propriété familiale, Kykuit Estate, non loin des Pocantico Hills (dans le district de Westchester, État de New York). Vingt ans plus tard, Rockfeller fera édifier les Cloisters à Fort Tryon Park, à une trentaine de kilomètres plus au sud.

Roland Sanfaçon a retrouvé dans les archives du Metropolitan Museum of Art une photographie non datée du portail, au revers de laquelle on lit (traduction) : « à vendre 20.000 dollars. On peut l'avoir à 19.000. ». Puis, dessous, d'une autre main – et concernant ce qui précède : « probablement l'écriture de J. D. R. Junior (J. J. R.) ». J. J. R., expose R. Sanfaçon, signifie James J. Rorimer. Né en 1905, Rorimer consacre sa vie entière au MET. Curator of Medieval Art en 1934, il devient Curator des Cloisters à leur ouverture en 1938. Il meurt en 1966. Et, au bas du revers de la photographie enfin, on lit, d'une troisième écriture : « acheté 90.000 Frs 1916 ». L'image représente le portail adossé contre un mur et porte des indications de dimensions, largeur totale et hauteur et largeur de l'ouverture. Mais l'endroit où il est entreposé n'est pas précisé.

Une autre photographie, prise dans les années 1920 à Kykuit, montre les cinq fils de Rockfeller dans une automobile : ils passent devant le portail, réédifié dans les jardins.


… qui avait été refait au 19e siècle à l’identique… ou presque…

Roland Sanfaçon étudie alors l'architecture de cette époque en France, et son analyse de plus de 5 000 clichés ne peut vraiment le mettre sur une piste pour retrouver la provenance du portail. Cependant, ayant procédé par comparaisons et par déductions, il a l'impression que le Poitou peut en être le berceau. Il le met en relation stylistique avec l'hôtel Fumé de Poitiers, et la chapelle de Jean Boucard à Ménigoute (Deux-Sèvres). Un collègue, interrogé par lui à ce sujet, lui parle du château de la Roche... Et, avec enthousiasme et stupéfaction, il y découvre un portail presque exactement semblable – « an astonishing copy » - à celui des Cloisters.

Presque exactement, car il est un peu plus haut : 4,71 m, alors que celui des Cloisters mesure 4,45 m. Ces 26 cm ont été gagnés avec l'arc, qui a une forme plus aiguë.

Le portail de la Roche a vraisemblablement été sculpté au 19e siècle, pendant la campagne de travaux d'Anatole de Briey destinée à régulariser l'ordonnancement des travées. Il est un peu plus élevé, ce qui a permis de fluidifier les lignes horizontales qui traversent la façade. Ce ne serait pas, dit R. Sanfaçon, un exemple isolé de cette pratique.
 

… lors de travaux de restauration du château, pour remplacer le premier portail du 15e siècle...

Des daguerréotypes et un dessin conservés dans les archives du château montrent l'édifice avant sa restauration (1860-1880). Les dimensions et l'aspect du portail qui y est représenté prouvent que c'est bien celui des Cloisters. R. Sanfaçon, décrivant finement ses détails, démontre qu'il est d'ailleurs plus proche de l'art poitevin que son récent jumeau gencéen. Il le date des environs de 1520. Il ajoute que l'étude des édifices restaurés peut se révéler très utile à l'historien de l'art, parce qu'ils montrent parfois des éléments assez fidèles de compositions disparues et donnent un éclairage utile pour l'analyse de certaines pièces des collections américaines.

Les auteurs qui l'évoquent ne cachent pas leur admiration devant cette œuvre, pour eux presque vivante : R. Sanfaçon parle de rondeur et de paix, « roundness and calm » ; il emploie, dans une communication en français, le terme : voluptueux. Pour un autre, elle est animée, vivante, naturelle, théâtrale, « animated, organic and even dramatic »...


... démonté et vendu, aujourd’hui à New York

Démonté sans être altéré, le portail d'origine a été vendu. Anatole de Briey avait-il alors été sollicité par un marchand d'art, ou avait-il proposé la pièce à l'un d'entre eux ?

Et quel fut, pendant des décennies, de 1860-1880 à 1916, son cheminement, entre Magné et le lieu inconnu où Rockfeller l'acheta ? Il est difficile de le savoir...


Webographie


Bibliographie (chronologique)

  • 1865. BROUILLET, Pierre-Amédée. Indicateur archéologique de l'arrondissement de Civrai depuis l'époque anté-historique jusqu'à nos jours… Civrai : Imprimerie et librairie de P.-A. Ferriol,1865, p. 366-368 : ill. pl. 20. [Le dessin de la planche 20 peut faire penser que la restauration des années 1870 a déjà été réalisée, mais c'est peut-être son caractère succinct qui donne cette impression.]
  • 1909. GAUFFRETEAU, abbé émilien. « Notes historiques sur Magné (Vienne) ». Mémoires de la société des Antiquaires de l'Ouest, 3e s., t. 3, 1909, p. 281-311.
  • 1951. RORIMER, James J. The Cloisters: The Building and the Collection of Mediaeval Art in Fort Tryon Park. New York, 1951, p. 119.
  • 1983. SANFACON, Roland. A Flamboyant Portal in the Boppard Room. The Cloisters, New York Medieval Conference, Kalamazoo, Michigan, mai 1983. Texte reproduit dans : RUSSEIL, Emmanuelle, GIROUX, Clarisse. Le château de la Roche à Magné (Vienne). Dossier de licence en histoire de l'art, Université de Poitiers, 15 septembre 1993. Pdf conference-roland-sanfacon-1983.pdf
  • 2007. SANFACON, Roland. "A Flamboyant Gothic Portal from Poitou at The Cloisters." Metropolitan Museum Journal 42 (2007), p. 83-94 : ill. 1 et 13 à 19. [Cet article montre la photographie où l'on voit le portail adossé à un mur avant sa vente.] https://www.metmuseum.org/art/metpublications/A_Flamboyant_Gothic_Portal_from_Poitou_at_The_Cloisters_The_Metropolitan_Museum_Journal_v_42_2007?Tag=&title=&author=&pt=0&tc=0&dept=%7BC42777DD-F3A8-453D-9063-88A5DEFDA6FA%7D&fmt=0
  • 2012. SANFACON, Roland. « Les portails du château de la Roche-Gençay et l'architecture flamboyante en Poitou. » Revue historique du Centre-Ouest, t. 11, 2e semestre 2012, p. 293-308 : ill. 3 à 8. [Cet article montre le daguerréotype des années 1860 et le dessin du 18e siècle conservés dans les archives du château.]
  • 2013. HUSBAND, Timothy B. "Creating the Cloisters." The Metropolitan Museum of Art Bulletin, n.s., 70, no. 4 (Spring 2013), p. 16 : ill. 26. Cet article montre l'image des fils Rockfeller passant devant le portail à Kykuit. https://www.metmuseum.org/art/
  • Late Gothic Portals at The Cloisters." Arts of the Medieval Cathedrals: Studies on Architecture, Stained Glass and Sculpture in Honor of Anne Prache. AVISTA Studies in the History of Medieval Technology, Science and Art, Vol. 9, 2015. p. 71-73 : ill. 4.1 et 4.3.

Auteur : Marie-Paule Dupuy, décembre 2017.

Remerciements à Michael CARTER, Bibliothèque des Cloisters, Metropolitan Museum of Art.


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