Monuments déplacés : la baie gothique d'une « église de la Tricherie », de Beaumont (Vienne) à New York

Détail de la baie gothique installée aux Cloisters à New York. Cliché Fabrice Bonifait, 2017.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 5 février 2018
 

Acquise par le Metropolitan Museum of Art en 1934, cette baie sculptée provenant de Beaumont est installée aux Cloisters, à l'extrémité méridionale de la « salle du premier gothique » (Early gothique Hall), elle ouvre sur la chapelle gothique (Gothic Chapel).


Installée aux Cloisters à New York, ...

 

... une baie gothique qui provient de l’église de la Tricherie...

Il est difficile de localiser à la Tricherie, lieu-dit de la commune de Beaumont, dans la Vienne, l'emplacement d'une église d'où l'on aurait pu retirer cette baie. Rédet donne une première mention du hameau en 1245. Il est cité ultérieurement dans les documents afférents au chapitre de la collégiale Saint-Hilaire de Poitiers. Le pouillé du diocèse de Poitiers de Beauchet-Filleau, en 1868, fait référence à un pouillé antérieur, en 1782, évoquant une chapelle Saint-Sébastien de la Tricherie. Mais il n'est pas impossible que cette chapelle se soit trouvée à l'intérieur de l'église paroissiale Notre-Dame de Beaumont, ancien prieuré, d'époque « romane ».

La carte de Cassini - et le cadastre de 1810 - montrent le village partagé en deux par la « grande route », royale puis impériale, de Bordeaux à Paris. Il s'y trouvait un relais de poste, figurant sur la carte. Elle ne porte aucun autre symbole pouvant faire songer à une église ou à une chapelle ; la carte accompagnant l'Histoire de Châtelleraud et du Châtelleraudais de l'abbé Lalanne, de 1859, et qui semble inspirée de celle de Cassini, non plus. Sur la carte de Cassini encore, la graphie du mot : la Tricherie n'est pas celle des hameaux ou villages dotés d'une église, comme le sont Beaumont, la Magdelaine, ou St Leger en Pallus (actuellement commune limitrophe).

Sur l'Atlas de Trudaine, cartographiant les routes royales et leurs abords, il n'y a pas de figuration d'église à la Tricherie, alors qu'il y en a à Beaumont et à Saint-Léger.

Quelques cartes postales du début du 20e siècle montrent, le long de la route, des maisons anciennes, mais aucun édifice religieux.

Cependant le hameau de la Tricherie – à cause du relais de poste, peut-être - a toujours eu une certaine importance. Aujourd'hui encore, la commune est parfois appelée Beaumont-la-Tricherie. Quelques cartes postales ont pour légende : La Tricherie (Vienne), avec le nom du lieu-dit représenté, géographiquement distinct et éloigné de la Tricherie - alors que l'on attendrait : Beaumont.
 

Carte de Cassini, 18e siècle, Beaumont : la Tricherie. cassini.ehess.fr

… ou d’un autre édifice de Beaumont ?

Cette double lancette proviendrait-elle alors, non pas de la Tricherie même, mais de quelque part ailleurs, à Beaumont ?

Au sud-ouest, Longève était une étape sur le chemin de Saint-Jacques. Il y existait une aumônerie, avec une chapelle ; depuis le début du 20e siècle, l'ensemble était devenu une ferme. La chapelle, du 13e siècle, était alors en ruines.

Au nord, le donjon de la Tour de Beaumont, qui date du début du 12e siècle, présente encore un décor « gothique » qui a des analogies avec celui de la lancette. La porte d'entrée montre une accolade avec un fleuron et des pinacles (aussi hauts que la baie elle-même) ; la cage d'escalier est décorée de bouquets de feuilles semblables à ceux qui sont sculptés à la retombée des arcs de la baie, aux Cloisters.
Cette tour figure sur maintes gravures du 19e siècle.

Plus au nord encore, la chapelle de la Magdelaine (qui pourrait remonter au 14e siècle) a elle aussi souvent été représentée, par Léopold Camille Lahaire (né en 1849), par exemple. Elle a été très remaniée dans le dernier quart du 19e siècle par le propriétaire du château de Baudiment, situé un peu à l'est. Nombre de ses ouvertures (porte, portail, verrière) présentent un décor identique à celui de la double lancette, avec un ornement tri- ou quadrilobé sommant les deux baies. Ont-elles été restaurées en s'inspirant de ce qui existait auparavant ?

Du château de Baudiment en effet, l'abbé Lalanne écrit en 1859 : « [La] porte [de la troisième tour], ogivale en lancette, sert d'entrée principale au corps de bâtiment. [Note]: C'est le propriétaire actuel qui l'a fait ornementer ainsi sur le dessin d'une ancienne porte de la tour de Beaumont. »

Au nord de la Magdelaine, les premières mentions connues du château de Rouhet enfin, dont Joseph Salvini signale en 1929 qu'il est à l'abandon, remontent à 1350. Mais il avait été très remanié au 18e siècle.
 

Carte de Cassini, 18e siècle, Beaumont : la Magdelaine, la tour de Beaumont, Longève. Voir la carte en grand, nouvelle fenêtre


Joseph Brummer (1883-1947), un grand collectionneur et galériste à Paris et New York

Né en Hongrie (dans une région qui fait actuellement partie de la Serbie), il avait ouvert avec ses frères une galerie d'art à Paris en 1905. Il y vendait des objets issus des cultures africaines, sud-américaines et extrême-orientales, mais aussi des œuvres d'art de son temps. Fréquentant nombre d'artistes, il prenait des leçons de sculpture et de peinture avec Rodin et Matisse. La Première Guerre mondiale l'incita à quitter Paris et à ouvrir une galerie à New York, en 1921. Il y ajouta à ses spécialités commerciales des objets européens du Moyen Âge et de l'Époque moderne. Mais il continuait à exposer des œuvres de Renoir, Modigliani, Matisse, Utrillo, Derain, Seurat, Max Jacob, Brancusi, Duchamp-Villon, Man Ray, Zadkine… ce sont là quelques-uns seulement des artistes représentés dans sa galerie. Il fut l'un des initiateurs des Cloisters et, à sa mort, ses collections furent partiellement acquises par le Metropolitan Museum of Art.

Une investigation fine dans les collections numérisées de la Thomas J. Watson Library (bibliothèque eteurs des archives du Metropolitan Museum of Art) n'a pas permis de retrouver trace d'une transaction relative à la baie « de la Tricherie ».

Le conservateur Joseph Henry Breck (1885-1933), initiateur du projet des Cloisters, avait, avant son décès en août 1933, fait mettre la baie de côté, quand Brummer l'avait mise en vente. C'est James J. Rorimer (1905-1966), qui avait repris le projet (et fut le directeur des Cloisters en 1949, puis du Metropolitan Museum of Art en 1955), qui choisit de la placer à l'endroit qu'elle occupe actuellement.


Une baie rendue célèbre dans un film de 1948 Portrait of Jennie

L'aspect gracieux de la double lancette lui valut de servir de décor dans un film de 1948, Portrait of Jennie, une œuvre du réalisateur William Dieterle, d'après un roman de Robert Nathan. Produit par David O. Selznick, il est interprété par Jennifer Jones, Joseph Cotten, Ethel Barrymore et Lillian Gish.

L'accompagnement musical fait des emprunts à l'œuvre de Debussy. C'est un film en noir et blanc, mais l'image prend la couleur verte au moment où le drame se précipite, puis rouge après ce dernier ; le portrait lui-même enfin, apparaissant dans les dernières secondes du film, est entièrement en couleurs.

L'histoire commence sur des images de nuées filmées en accéléré, accompagnées de citations d'Euripide et de John Keats sur le temps, l'espace, la vie, la mort, le passé et l'avenir. Un peintre rencontre à plusieurs reprises une toute jeune fille, qui, chaque fois, a grandi ou plutôt vieilli. Son existence semble se dérouler dans un temps antérieur au présent. Il paraît d'ailleurs être le seul à la percevoir. Il apprend sa mort, survenue elle aussi bien auparavant, lors d'une tempête, au pied d'un phare que l'auteur appelle Land's End. Au moment de l'un des anniversaires de ce drame, et la tempête faisant rage à nouveau, il gagne le phare, la revoit et la perd définitivement. Lors de ses rencontres, il avait peint son portrait, désormais accroché au Metropolitan Museum of Art (il n'y est pas en réalité), dans lequel s'achève le film.

Les Cloisters apparaissent au milieu du film et sont le cadre d'une cérémonie religieuse, dans un couvent, et à laquelle assistent les deux protagonistes. C'est depuis la double lancette « de la Tricherie » qu'ils regardent cette cérémonie. On la voit d'abord en entier, puis en plan rapproché, ce qui permet d'apercevoir les poutres de l'actuelle « salle du premier gothique ». Une photographie, prise pendant le tournage, montre l'équipe, sur des échafaudages, en train de filmer cette scène.


 


Webographie

Bibliographie (chronologique)

  • 1859. LALANNE, abbé Charles Claude. Histoire de Chatelleraud et du Chatelleraudais. Châtellerault (85, rue Bourbon) : A. Rivière, imprimeur-libraire, 1859, p. 354 et carte h.-t.
  • 1868. BEAUCHET-FILLEAU, Henri. Pouillé du diocèse de Poitiers. - Niort (22, rue des Halles) : L. Clouzot ; Poitiers (4, rue de l'Eperon) : H. Oudin, 1868, p. 208.
  • 1881. Rédet, Louis. Dictionnaire topographique du département de la Vienne. - Paris : Imprimerie nationale, 1881. - XXXV-526 p. 419.
  • 1929. Salvini, Joseph. « Communication à la séance du 17 octobre 1929 ». Bulletin de la société des Antiquaires de l'Ouest, 3e s., t. 8, 1928-1930, p. 496.
  • 1979. YOUNG, Bonnie. A Walk through the Cloisters. The Metropolitan Museum of Art / photographs Malcolm Varon. New York : Metropolitan Museum of Art, 1979, p. 77, 81 : ill.
  • 2001. Conservation régionale des Monuments historiques (Poitiers). Vienne. Beaumont. Chapelle de la Madeleine : dossier documentaire / réd. Brigitte Montagne. Poitiers : C.R.M.H., avril 2001. Pag. mult., ill. en noir et en coul.
  • 2005. BARNET, Peter ; WU, Nancy. The Cloisters: Medieval Art and Architecture. The Metropolitan Museum of Art. New York : The Metropolitan Museum of Art ; New Haven, London :Yale University Press, 2005, p. 86 : ill.
  • 2013 : HUSBAND, Timothy B. Creating the Cloisters. New York : The Metropolitan Museum of Art, 2013, p. 40 : ill. 82.

Auteur : Marie-Paule Dupuy, décembre 2017.

Remerciements à Michael CARTER, Bibliothèque des Cloisters, Metropolitan Museum of Art.


Voir

 
 

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