"Une vie, une usine" : employé d'une grande maison de cognac

Jean Sapin sur un groupe automatique d'embouteillage, dans les années 1970. Collection particulière.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 17 mai 2018
 

Six employés de grandes maisons de cognac ont évoqué leurs souvenirs de travail dans les chais et au conditionnement, des années 1950 à nos jours.

L'économie du cognac a de tout temps été aux mains de grandes maisons de négoce, fondées et possédées par des familles, dont l'influence était grande sur l'ensemble du territoire du cognac. Leur gouvernance paternaliste a notamment imprimé son empreinte sur la ville de Cognac.

Le rachat des petites maisons avec leur clientèle, leurs stocks et leur marque, a encore accentué la tendance à la concentration. Aujourd'hui, quatre grandes entreprises de négoce, détenues par des groupes internationaux aux centres décisionnels plus ou moins éloignés du territoire, se partagent 70 % des ventes. Parallèlement, la gouvernance paternaliste a laissé peu à peu la place à la gestion rationalisée de ces groupes. L'évolution du personnel tend à l'augmentation des postes administratifs et à la diminution des opérateurs employés à la production et au conditionnement.
 

Pierrette Chaigne évoque les avantages des employés des grandes maisons de cognac.
 

Quand je suis rentré chez Rémy Martin en 1972, la production était d'environ 300 000 caisses, alors que maintenant elle n'est pas loin de 2 millions.
Le recrutement se faisait de façon familiale, en prenant les enfants des familles qui étaient déjà dans la société. De nos jours, le recrutement se fait de manière plus traditionnelle.
Les services administratifs se sont étoffés, plus que les services de production.


Opérateur de chai

Pour souligner la noblesse des produits dont il s'occupe, l'employé de chai est appelé opérateur plutôt qu'ouvrier. Il se forme généralement sur le tas et remplit seul ses tâches même s'il fait partie d'une équipe. Il s'occupe de réceptionner les eaux-de-vie, de remplir ou de vider les fûts avec le matériel adapté (pompes, tuyaux, robinets, plongeurs). Les eaux-de-vie, d'abord stockées dans des fûts neufs qui apportent beaucoup de tanin, sont transvasées dans des fûts un peu plus anciens, puis, plus tard, dans des vieux fûts. Selon la commande du maître de chai, une certaine quantité de telles et telles eaux-de-vie est envoyée au centre d'élaboration du cognac. Enfin, chaque année, l'inventaire des stocks se fait : tous les fûts sont remplis de manière à quantifier facilement les stocks pour les services des douanes.

Le personnel des chais peut aussi être amené à faire les mélanges décidés par le maître de chai, à exécuter aussi des opérations assez techniques sur la finition des cognacs, comme des filtrations. Certains cadres participent parfois aux commissions de dégustation.

Je ne dirais pas que le métier d'employé de chai est le plus pénible, mais c'est un métier où il y a beaucoup d'attention, il faut se concentrer sur ce que l'on fait.

Le col bleu, c'était celui qui travaillait dans le chai ou à la mise en bouteille, le col blanc c'était celui qui travaillait dans le bureau, qui faisait toute la paperasse, et cela ne se mélangeait pas trop.
J'ai découvert plein de choses : la gamme aromatique, comment évolue un produit, comment il est stocké, comment il est travaillé…

Monsieur et Madame Sapin parlent des horaires, des pauses et de l'ambiance chez Martell, dans les années 1970.


Jean Sapin sur un groupe automatique d'embouteillage, dans les années 1960. Collection particulière.

Jean Sapin sur un groupe automatique d'embouteillage, dans les années 1960. Collection particulière.
 

Opérateur au conditionnement

L'évolution technique a énormément touché le travail au conditionnement, des machines automatiques venant peu à peu remplacer les tâches manuelles. Hommes et femmes travaillent à ces postes.

Vers 2010, le travail se fait sur une table d'une trentaine de mètres de long regroupant une dizaine de personnes qui surveillent les machines ; en tête de ligne, un désinsectiseur reçoit les bouteilles ou les carafes ; la bouteille est avinée (elle est rincée avec un liquide), égouttée, elle passe à la tireuse (ou remplisseuse), à la mise à niveau, à la boucheuse, au poste de mirage (une loupe pour voir les défauts), à l'étiqueteuse, à la capsuleuse, elle peut être entourée d'un manchon thermorétractable et, dès lors, passe dans un four. L'étape suivante est l'étuyeuse (mise en étui) avant la mise en caisse, laquelle sera fermée, pesée et dirigée vers les robots d'emballage au service d'expédition.

Les opérateurs tournent de façon à éviter la monotonie et être opérationnels sur tous les postes. Les machines fonctionnent de 6 h 30 à 21 h, avec deux équipes d'ouvriers, l'une du matin et l'autre de l'après-midi. Pour des commandes urgentes, des lignes sont organisées en trois-huit sur des périodes courtes.

Avec l'augmentation des charges sociales, on a automatisé. Il y a encore du personnel bien sûr ne serait-ce que pour démarrer les machines et les entretenir, mais il y a moins d'opérateurs au niveau du conditionnement.
Le travail de mise en bouteilles, il n'y avait rien d'automatique tout se faisait à la main, mis à part le remplissage. Maintenant, j'ai le sentiment que la machine est plus importante que l'homme...
Une femme tapait toute la journée avec un maillet sur les bouteilles pour enfoncer les bouchons, à l'heure actuelle tout ça passe sous la machine.
On expédiait en bouteilles et également en bonbonnes de verre plus ou moins recouvertes de toile ou d’osier, mais des vanniers, il n'y en a plus à Cognac ou presque plus.

Madame Sapin évoque le travail à l'embouteillage chez Martell, vers 1973 : elle parle des différents postes qui existaient à une table d'embouteillage. Son mari, qui travaillait également à l'embouteillage, intervient.


Remerciements

Merci à Jean et Anne-Marie Sapin, Joël Géron, Raymonde Tison, Jacques Huilier et Pierrette Chaigne.

Entretiens réalisés par Willy Paroche, ARÉAS.
Auteur : Pascale Moisdon, août 2016.


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