"Une vie, une usine" : chamoiseur et gantière chez Rousseau, à Niort

Le rinçage des peaux dans les années 1960. Collection particulière.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 17 mai 2018
 

En 2012, les Conseils de quartier de la Ville de Niort ont mené une enquête sur les mémoires ouvrières niortaises, et notamment sur celles de la chamoiserie-ganterie Rousseau, dans le quartier de Saint-Liguaire. Huit personnes ont ainsi parlé de cette entreprise, en évoquant leurs souvenirs de travail ou d'enfance, des années 1930 à 1980.

 

Une entreprise familiale

La chamoiserie est créée par Aristide Rousseau, en 1882, au Moulin du Roc à Niort. Puis elle se développe à la Roussille, dans le quartier de Saint-Liguaire, à partir de 1909. L'entreprise Veuve Rousseau et fils est reprise par ce dernier, Léon, en 1934. À cette époque, un secteur ganterie est adjoint à celui de la chamoiserie. L'établissement prend de l'ampleur et de nouveaux bâtiments sont construits. En 1946, il compte 167 employés, originaires de Saint-Liguaire ou des communes voisines. À la mort de Léon Rousseau en 1950, ses deux fils prennent la direction de l'affaire qui poursuit son essor, puisqu'en 1960, elle emploie près de 300 personnes ; Jean-Baptiste s'occupe de la partie chamoiserie et Xavier de la ganterie. Les ouvriers se souviennent des semaines de 45 à 60 heures de travail. L'entreprise, qui produit des articles de luxe bientôt concurrencés par le synthétique, décline à la fin des années 1960 et ferme définitivement en 1981.

Andrée et André Goy évoquent la fermeture de la chamoiserie-ganterie en 1981.
 

Chaque 24 juin, jusqu'à la fin des années 1960, la fête de la Saint-Jean-Baptiste, patron des chamoiseurs, était célébrée par l'ensemble du personnel. Huguette Peau s'en souvient. Les jeunes allaient ramasser des bleuets, la fleur des chamoiseurs, qui décoraient la table du vin d'honneur. Chacun en arborait une, artificielle, à sa boutonnière. Il y avait aussi une réunion mutuelle et, le soir, un feu de joie. De l'usine à la salle des fêtes, un cortège était formé. Elle entonne le chant des chamoiseurs, repris par Françoise Vinck, Gilbert Clabaud et Jean Girard.
 

Préparation du défilé de la Saint-Jean, dans les années 1950 ; enfant habillé en saint Jean et mouton enrubanné. Collection particulière.

Préparation du défilé de la Saint-Jean, dans les années 1950 ; enfant habillé en saint Jean et mouton enrubanné. Collection particulière.


Chamoiseur

Les peaux fraîches salées, reçues de l'abattoir, font l'objet de multiples opérations par les mégissiers et chamoiseurs, avant d'être expédiées sous forme de peaux de chamois ou de gants.

La première étape est celle de la mégisserie. Les peaux sont d'abord délainées. Les ouvriers les enduisent de sulfure à l'aide d'un pinceau, puis les replient. Le lendemain, la laine se détache toute seule ; cette laine est ensuite lavée et conditionnée pour être expédiée. Le sulfure brûle la peau et perce les vêtements des ouvriers, malgré les gants en caoutchouc, les bottes et les masques fournis par l'entreprise. Les peaux sont écharnées (débarrassées des restes de chair et de graisse) et mises dans un bain de chaux dans un pelain. Elles sont ensuite rognées, c'est-à-dire débarrassées des parties inutilisables (bouts de pattes, tétines...), avant d'être remises au pelain. Elle sont ensuite "effleurées", c'est-à-dire sciées dans le sens de l'épaisseur pour séparer la fleur du derme, la partie chair. Le maniement de certaines machines comme les écharneuses et effleureuses est assez dangereux. La peau, dépouillée de sa fleur, est de nouveau mise au pelain.

Certaines peaux (agneaux, chevreaux), destinées à l'ameublement comme tapis, sont directement vendues après le mégissage.

La deuxième étape concerne le chamoisage, c'est-à-dire le tannage aux huiles, de la partie chair des peaux, dans les auges en bois des foulons à maillets. Mises par douze en pelotes, elles-mêmes rassemblées par douze (soit 144 peaux au total), elles s'imprègnent d'huile de poisson et s'assouplissent sous les coups des maillets, énormes marteaux en bois. Presque tous les hommes employés chez Rousseau débutent aux foulons. Ce travail est dur et fatigant car les peaux y font de six à dix passages : chaque fois, elles sont sorties de l'auge, déposées dans une brouette (ou chariot plus tard) et transportées à l'extérieur où elles sont mises à sécher, puis remises au foulonnage. Lors des derniers passages, pour faire monter la température, elles sont mises dans des chambres chaudes chauffées par des braseros (plus tard par un chauffage électrique). Imprégnées d'huile, les peaux sont lourdes et difficiles à sortir des auges parce que toutes emmêlées. Les ouvriers des foulons, au nombre de huit à douze, ont leurs vêtements imprégnés de l'odeur d'huile de poisson. Malgré des lunettes de protection, les hommes ont les yeux rougis par les émanations d'huile chaude. Dans les années 1940-1950, les ouvriers sont en sabots sur un sol rendu très glissant.

Mon père se confectionnait des tabliers avec des sacs. On ne lavait jamais son linge, il le lavait lui-même avec un peu de soude pour lui ôter l'odeur.
Avant la guerre, le linge se rinçait au Port-Lateau, les agricultrices disaient "votre linge sent mauvais" et les ouvrières rétorquaient "votre linge sent la bouse".

Le travail de foulonnage se trouve amélioré, à partir des années 1960, par l'utilisation, à la place des vieux foulons, de tonneaux où l'opération de chamoisage se fait en continu, sans avoir à mettre les peaux au vent. Le responsable de ces tonneaux doit contrôler la température de façon permanente pour que les peaux ne soient pas brûlées.

À la sortie des foulons, les peaux passent dans un bain d'eau chaude, puis dans une presse pour ôter le surplus d'huile qui les imprègne. Elles sont ensuite baignées dans l'eau chaude additionnée de bicarbonate de soude pour les dégraisser, puis sont essorées. Elle sont séchées sur fil, avant de passer à la meule pour être débarrassée de toute poussière.

Arrive ensuite la phase de finition, les peaux passent au palissonnage où elles sont étirées, travaillées à la machine à raser et à la meuleuse. Cette étape est la dernière pour ces peaux devenues "chamois". Elles peuvent ensuite être teintes ou exposées à l'action de l'air et du soleil pour rester blanches. Après leur passage à la calibreuse, elles sont découpées selon leur qualité (de 1 à 3 choix) pour réaliser des peaux de chamois expédiées sous cellophane, ou des fonds de culottes de cyclistes, etc. La découpe se fait à l'aide de gabarits. L'atelier, qui compte une trentaine d'ouvriers, est le plus grand de l'entreprise. Les ouvriers qui y travaillent apprécient le fait d'être à l'abri, dans un endroit propre.

La chamoiserie est un secteur d'hommes, seules quelques femmes y travaillent, et plutôt à la finition ou au service administratif qui compte huit personnes.


Vidéo de l'INA

Émission Poitou Charentes actualités du 6 janvier 1968, Office national de radiodiffusion télévision française Poitiers. 07'27
Ce film retrace les opérations de transformation des peaux en chamois dans la chamoiserie-ganterie Boinot.

Voir la vidéo sur le site de l'INA, nouvelle fenêtre

Voir le film sur le site de l'INA


Gantière

Odette Chassac est entrée à l'âge de 15 ans et demi à la ganterie, en 1946, après avoir obtenu le certificat d'étude et reçu une formation de couturière. Son apprentissage de gantière a débuté par la confection des nombreuses petites pièces qui composent un gant : la plaquette sous le bouton, la paillette qui est un petit triangle entre 2 doigts pour donner de l'aisance, les fourchettes qui sont les longues pièces placées verticalement entre les doigts, le cœur pour consolider la fente, la boutonnière passe-poil... Toutes ces pièces étaient préparées par les coupeurs.

On passait aux machines quelques mois après. On faisait le gant cousu main. Une partie du travail était faite dans l'usine et une autre à l'extérieur. C'était un travail de minutie.


Odette Chassac aimait beaucoup son travail, le touché des peaux. Elle décrit les différents postes de travail : le tri des peaux, l'étirage, la coupe, la presse, la broderie, l'alignage, l'arrêt des fils, la piquer, la surjetteuse, la pose de la plaquette, le montage des bords, la machine à pression. Une femme était capable de faire un gant entier, mais il y a eu plus tard du travail à la chaîne pour gagner du temps. Pour les gants de cycliste, il y avait des tricoteuses. Il y a eu aussi des gants de protection. Les mains chaudes servaient à enfiler les gants finis pour faciliter leur pliage (travail pénible lorsqu'il faisait chaud l'été). Les risques étaient liés à la maladresse (coupure, aiguille).

Odette Chassac décrit plusieurs techniques d'assemblages des pièces, effectués par différentes variétés de points. Dans le gant cousu main, les couture extérieures sont cousues bord à bord, tandis que dans le cousu anglais (ou piqué anglais), il y a un petit rebord, solide et net. Dans le gant sellier (ou piqué sellier), de réalisation plus fine, la couture extérieure est faite à l'aide de deux aiguilles, en bord à bord avec l'intérieur.

Les peaux travaillées étaient du mouton. Pour certains gants d'hiver, un second gant en fourrure était cousu à l'intérieur. Des gants blancs avec piqûre anglaise étaient fabriqués pour l'armée. Il y avait aussi des gants de protection en toile blanche dont les bouts de doigts étaient renforcés par du chrome. La production de gants était vendue dans toute la France.

Dans cette affaire familiale, la ganterie était dirigée par "Monsieur Xavier". Elle comprenait un atelier de coupe et un atelier d'assemblage. Le personnel était essentiellement féminin, seuls quelques hommes travaillaient à la coupe. Une partie des gantières travaillaient à domicile. Une fois par semaine, le chauffeur de l'entreprise "faisait la tournée des gantières", il leur apportait les pièces de gants à coudre et prenait les gants terminés.

Le salaire des femmes était inférieur à celui des hommes. Les gantières à l'usine étaient rémunérées à l'heure, tandis que celles à domicile étaient rémunérées à la douzaine de gants fabriqués. Le salaire variait selon le poste occupé : celles qui faisaient les gants en entier étaient mieux payées, et pourtant certaines préféraient faire les petites pièces, plutôt que les gants entiers. Odette Chassac trouvait plaisir à réaliser, entièrement et aussi bien que possible, une paire de gants.

On était une bonne petite équipe à la ganterie.


Remerciements à Odette et Guy Chassac, Gilbert Clabaud, Jean Girard, Andrée et André Goy, Huguette Peaud et Françoise Vinck, ainsi qu'aux Conseils de quartier de la Ville de Niort.
Auteur : Pascale Moisdon.


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