"Une vie, une usine" : les métallos de Domine

Ouvrier dans l'atelier de petite mécanique, usine de Domine à Naintré (Vienne). Collection particulière.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 12 juin 2014
 

Une dizaine d'anciens employés de l'Usine métallurgique de Domine (UMD), à Naintré (Vienne), racontent leurs souvenirs de travail.

De l'ancienne coutellerie Pagé, installée à Domine en 1866, certains se rappellent avoir vu les ouvriers en train d'affûter les lames sur les meules entraînées par la roue hydraulique.

Venir travailler

Les trajets s’effectuent à pied, à vélo ou à mobylette pour ceux qui habitent dans les environs de Domine. Pour les autres, à partir de 1963 et jusque vers 1980, cinq lignes de bus, desservant Colombiers, Lencloître, Loudun, Clairvaux et Saint-Genest-d’Ambière, sont organisées avec des cars Chausson, rachetés en Région Parisienne et remis en état par des ouvriers de la tôlerie-mécano-soudure. Pour conduire ces bus, l'entreprise finance le permis transport en commun à quelques-uns. Ces chauffeurs bénéficient en outre d'une prime. Ceux qui ont une voiture font du covoiturage avec des collègues.

L'embauche

La sirène sonne à l’extérieur à 7h pour l'embauche à 7h15. Elle sonne un autre coup à 7h10, puis à 7h15, quand tout le monde doit être à son poste. Si quelqu’un n'est pas rentré au deuxième coup, il va chercher un bon pour pouvoir entrer ; un quart d’heure est alors enlevé sur la feuille de paie, et si cela arrive trop souvent, l’ouvrier perd sa prime d’assiduité.
Les ouvriers pointent quatre fois par jour à l'aide d'un petit carton que l’on met dans la pendule, « schling », ça poinçonne et indique l’heure. En face de cette pendule, il y a un bureau où quelqu’un a la fonction de pointeau, il vérifie tout, notamment pour qu'un ouvrier ne pointe pas pour un autre.
Il faut pointer habillé en bleu, donc traverser l’atelier, monter au vestiaire, mettre ses affaires et son bleu, puis redescendre pointer. Certains font le contraire pour gagner du temps.
Souvent les gens travaillent en heures supplémentaires le samedi.
À midi, les ouvriers mangent à la cantine ou chez eux, pour ceux qui habitent à proximité de l'usine. La pause d'une heure et demie passe à trois-quarts d’heure dans les années 1970.

Les conditions de travail

Il y a beaucoup de contrôles, pour tout ce qui se fait. Dans les années 1960, les ouvriers passent neuf heures devant les machines et sont payés au rendement, c'est-à-dire aux pièces, ou à l’heure. Ils sont toujours surveillés et poussés à produire plus vite. Il y a beaucoup d’hommes, mais peu de femmes.
Les ouvriers portent des bleus de travail fournis par l'entreprise. Cinq ou six femmes travaillent à l’entretien de ces bleus. Tous les lundis, les ouvriers retrouvent les bleus ou les blouses, repassés dans le placard. Quand il y a un problème sur leur bleu (déchirures ou brûlures), les ouvriers se rendent à la couture pour une réparation « on enlevait le pantalon "et hop". »
Les autres équipements consistent en chaussures de sécurité (après les sabots), lunettes de protection en plastique. Il y a des innovations dans les années 1970-1980 : des bouchons pour assourdir le bruit, des gants, des doigts de caoutchouc...
Des douches sont mises à la disposition du personnel. Elle sont en bas et « pas très propres ».
Chacun a son atelier, les ouvriers se retrouvent donc peu ensemble.

L'atelier des limes de mécanicien

Détail de l'écusson Duteil sur une lime. Photographie © Région Poitou-Charentes, Inventaire du patrimoine culturel, R. Jean, 2010.150 personnes travaillent dans cet atelier, dans un environnement très bruyant et très chaud.
La lime est d'abord forgée. L'ouvrier est placé à droite du four ; avec la main gauche, il met les limes dans le four rond doté d'un bec de fioul par-dessus, et avec la main droite, il les forge.
La pointe et la soie des limes sont ensuite faites par un passage dans les laminoirs.
Pour la  trempe, des fours chauffent les sels de cyanure, dans lesquels les soies des limes sont trempées. Elles sont ensuite nettoyées avec du sable fin à l'aide de sableuses, maniées surtout par des femmes.
Dans cet atelier, en raison des conditions dangereuses de travail, dont des risques de brûlures, les ouvriers perçoivent une prime. Les poumons sont attaqués par les fumées de cyanure malgré la ventilation et par le sable utilisé pour la finition.
En outre, la chaleur qui se dégage des laminoirs est difficilement supportable, surtout l'été.
Cet atelier ferme en 1984.

 
C'était un travail de bagnard.

La taille des limes

C’est un travail à la chaîne qui se fait sur des machines. Il y a deux machines, une pour la première taille, une autre pour la deuxième taille « il fallait tourner, première face, puis deuxième face, dans le bruit ». Le travail se fait debout. C’est au rendement, plus le salarié en fait, plus il gagne. Différents types de limes sont produits : 400, 350, 150…

Le conditionnement

Madame D. est au poste où l'on gagne le moins, à l’empaquetage, elle est payée à l’heure ;  ce sont des chariots de limes qu'il faut mettre en paquets. Elle emballe quatre mille limes par jour, des petites et des grandes. Mme F. se souvient de l’odeur d'huile qui ne partait pas même après la douche, de la poussière noire qu’ils avaient sur eux, comme du charbon.

 Les grandes en quatre cents qu’on mettait par six, c’était lourd

L'atelier d’emboutissage

Cet atelier est destiné à la production de cylindres de freins pour la SNCF et de colliers d’échafaudages.

La chaudronnerie et la mécanique

Dans la chaudronnerie, on forge des outils utilisés dans l'entreprise, notamment les barreaux de tours et les potences, au moyen d'une forge en mécano-soudure.

Les machines faisaient du bruit. Le pire, c’était le marteau-pilon.

Dans la partie mécanique sont assurées toutes les opérations de fabrication des pièces :  tournage, fraisage, ajustage, perçage. On y fabrique des pompes à injection, du matériel pour l’armée, des fusées... Directement associé à cet atelier et situé au-dessus, un bureau d’études occupe six ou sept personnes au plus fort de l'activité ; un ingénieur d’études y conçoit des machines spéciales pour la pile Leclanché (Chasseneuil-du-Poitou et Poitiers), des métiers à tisser pour le Nord, et surtout améliore le matériel de forage.
Dans l’atelier de grosse mécanique fonctionnent des machines de cinq à six mètres de long. À côté, le parc ou entrepôt aux aciers est desservi par un quai de chemin de fer.
Dans les années 1960, il n'y a pas de protection pour les oreilles, ni d'isolation phonique dans les ateliers ; le bruit provoqué par le martèlement des marteaux sur les tôles est assourdissant.
De l’autre côté de la route, les ouvriers de l'atelier de menuiserie fabriquent les caisses d'expédition des pièces ou font des aménagements des ateliers de l'usine.

Soudure sur une crépine Johnson, à la fin des années 1970. Collection particulière.

Remerciements à Gilbert, Jacqueline, Jacques, Jacky, Joël, Lucien, Michel, Raymond, Roland...
Auteurs : Pauline Cantin, Pascale Moisdon.

Voir

Publication "Clin d'œil sur... L'usine métallurgique de Domine à Naintré" (2010)

 
 

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