"Une vie, une usine" : ouvrière chez Ciba-Geygi

Vue aérienne prise du nord-ouest en 1987 : au premier plan, terrain agricole pour les tests des produits de jardinage.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 25 juin 2013
 

Régine Farge livre ses souvenirs d'ouvrière à l'usine de produits chimiques Ciba-Geygi à Saint-Benoît (dans la Vienne), entre 1958 et 1968.

De Saint-Gobain à Quadripack

Le groupe suisse Geygi achète, en 1945, le site de l'usine de Saint-Gobain (créée en 1912) et confie la gestion de la production à l'une de ses filiales, la SPC (Société Poitevine de Conditionnement). Entre 1940 et 1980, l'usine diversifie ses productions grâce à la mise en place de plusieurs chaînes et l'agrandissement des ateliers : y sont fabriqués des produits d'hygiène corporelle, de jardinage, et surtout des insecticides. Devenue Ciba-Geygi en 1971, l'usine subit, à partir du début des années 1980, des rachats successifs ayant une incidence sur le personnel ainsi que sur la production. Aujourd'hui, l'usine appartient au groupe Quadripack et fabrique notamment des produits d'entretien écologiques.

Photographies et reproductions : sauf mention contraire, Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel, Stéphane Baillargeau et Camille Bodin, 2013.


À l'usine dès 14 ans

En 1955, le site de Saint-Benoît est le premier en Europe à fabriquer des aérosols, qui constituent dès lors une part très importante de sa production. De 1958 à 1968, Régine Farge est ouvrière sur ces chaînes de fabrication, dont le personnel est essentiellement féminin. Elle y entre à l'âge de 14 ans : « le chef du personnel, que je ne remercierai jamais assez, m'a dit que j'étais bien jeune, qu'il ne savait pas si j'allais tenir le coup, mais que nous allions faire un essai d'un mois ». Elle y passera finalement dix ans de sa vie, à différents postes dans divers ateliers. En 1968, lasse de ce travail difficile, elle se décide à quitter l'établissement et rentre dans la fonction publique en 1973.

Les premières bombes aérosols d'Europe, un travail dangereux...

Elle se souvient tout particulièrement de la fabrication des bombes aérosols : à son arrivée, il s'agit d'une production sur double chaîne, donnant 1 500 bombes à l'heure, exportées ensuite dans toute l'Europe. La fabrication d'aérosols d'auto-bronzant (le Tan'O'Tan) constitue l'activité la plus dangereuse. « Très souvent, d'un seul coup, vous voyiez des flammes de 3 ou 4 mètres de haut qui montaient à côté de vous, vous aviez intérêt à gagner la porte ! ». Régine Farge se rappelle s'être rendue au chevet de deux ouvrières grièvement brûlées, hospitalisées à l'Hôtel Dieu. Elle-même a été blessée par l'explosion d'une bombe.

Le texte de l'entretien :

"Alors la nature du travail, lorsque les bombes ou les bouteilles, je parlais du tan'O'tan venaient de ma gauche parce que la personne venait de mettre une valve, elles arrivaient à la machine à sertir, il y avait une machine à sertir, et après à la machine sous pression. Donc je vous disais tout à l'heure à ce tan'O'tan donc les bouteilles, on ne pouvait pas savoir si à l’intérieur il y en avait pas une qui était cassée, donc quand elle arrivait à moi, j'avais une aiguille, et si en la mettant sous la machine, elle gonflait, si elle était cassée à l’intérieur sans le savoir, donc il fallait la piquer immédiatement pour ne pas la recevoir. Et un jour, il y avait des inondations ce jour là je me souviens, et nous avions été obligées de partir par les bois, la bouteille à explosé et avant que j'ai le temps de la piquer, je l'ai reçue en plein dans le visage, et elle m'a coupé à l’intérieur là. Alors à une lèvre je vous dis pas, ça avait un sacré effet, c'était dangereux, très très dangereux."

… mais d'excellents souvenirs

Malgré la rudesse du travail à la chaîne, Régine Farge évoque encore aujourd'hui avec émotion ses collègues, la vie à l'usine et les dix années de sa jeunesse passées chez Ciba-Geygi.

Le texte de l'entretien :

"Moi je vous assure que j'ai passé des moments extraordinaires à l'usine parce qu'il y avait de l'entraide, et ça c'est important. Franchement je ne me rappelle pas de m'être disputé avec quelqu'un, nous travaillions dur mais il y avait toujours des mots pour plaisanter, quand on pouvait bien sûr, comme c'était interdit. Lorsqu'on partait pour manger, là on rigolait, on se défoulait."

 

Auteurs : Stéphane Baillargeau et Camille Bodin (Mission de service civique Mémoires ouvrières de Saint-Benoît)

 

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