La nature sculptée dans les églises romanes du Poitou et des Charentes

Chapiteaux à feuilles grasses. Colonnes de l'église Saint-Savin-et-Saint-Cyprien à Saint-Savin (Vienne). © Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel / A. Maulny, 1991.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 16 juillet 2018
 

Le végétal est, sans conteste, le motif le plus courant de la sculpture romane. Omniprésent dans l'église, il orne les chapiteaux, les corniches, les portails..., selon des schémas de composition qui évoluent et s'enrichissent au cours des 11e et 12e siècles. Il est souvent réhaussé ou accompagné de peintures, presque toutes disparues.


Les premiers végétaux sculptés en Poitou

Le décor des églises romanes est abondant en Poitou et en Charentes. Il se développe dès le début du 11e siècle en Poitou, plus tardivement en Angoumois et en Saintonge.
Dans les grands chantiers de construction d'églises au 11e siècle, comme Notre-Dame la Grande ou Saint-Hilaire le Grand à Poitiers, Saint-Savin-et-Saint-Cyprien à Saint-Savin, Saint-Sauveur à Charroux..., architectes, maçons, tailleurs de pierre innovent afin de répondre aux besoins de la liturgie. Peintres et sculpteurs, sollicités pour orner les nouvelles églises, se dégagent eux-aussi de la tradition, inventant de nouvelles formes.

La feuille d'acanthe

Jusqu'au milieu du 11e siècle, le motif principal des chapiteaux sculptés est la feuille d'acanthe. Ce motif n'est pas nouveau ; il est inspiré du chapiteau corinthien créé dans l'Antiquité par les artistes grecs, orné, selon des règles strictes, de feuilles d'acanthe disposées en trois registres superposés, de volutes d'angle... Plus libres, les sculpteurs romans simplifient le modèle et diversifient la composition, afin d'éviter toute monotonie.

La "feuille grasse"

La "feuille grasse" orne aussi souvent les premiers chapiteaux romans. Elle est composée d'une tige souple et de feuilles charnues, comme gonflées de sève. La tige dessine des courbes, forme des rinceaux, s'enroule sur elle-même, dynamisant la composition. Elle se confond parfois avec l'entrelacs. Les sculpteurs ont sans doute pris comme modèle des enluminures de manuscrits ou des ivoires des 9e et 10e siècles.

La "feuille plate"

Plus tardivement, un troisième motif connaît un certain succès, la grande "feuille plate", qui couvre les angles du chapiteau dans une composition symétrique. La feuille peut être simple ou superposée à d'autres feuilles.

Des feuillages habités d'animaux

Aux végétaux se mêlent aussi des masques, des animaux, généralement des lions. Quelquefois, des figures humaines sont représentées. Parfois, l'animal et le végétal s'unissent et forment un être hybride.

Une nature symbolique

À partir de la fin du 11e siècle, les formes végétales se diversifient. Arbres, fleurs, vigne ornent désormais les chapiteaux, ainsi que les voussures, les corniches...
Ces représentations ne sont pas réalistes. Ceci ne relève pas de l'inaptitude des artistes romans à copier la nature, mais procède de la vision qu'ils en ont. Dans cette période dominée par la religion chrétienne, où l'univers est créé par Dieu, tout est signe de la Création : les étoiles, les plantes, les animaux... La nature devient ainsi symbole religieux. Le réalisme de sa représentation importe peu.

Quand le végétal devient ornement...

Les qualités décoratives des végétaux sont particulièrement développées au 12e siècle en Saintonge et en Angoumois, où des ateliers de sculpteurs déclinent sous de nouvelles formes les modèles déjà connus.

... en Saintonge...

C'est à Saintes, sur les chantiers des églises Saint-Eutrope et Notre-Dame, que de nouvelles compositions voient le jour, à la fin du 11e et au début du 12e siècle.
À Saint-Eutrope, plusieurs ateliers de sculpteurs interviennent. Les premiers, qui réalisent les chapiteaux de la crypte et du chœur, se réfèrent aux motifs antiques et à la sculpture poitevine. En revanche, ceux qui travaillent à la croisée du transept innovent. De souples palmettes, des fleurons et autres feuillages, auxquels se mêlent souvent des animaux, s'entrecroisent savamment sur les chapiteaux. Cet entrelacs, vraisemblablement inspiré des enluminures, est souligné par une habile taille en profondeur qui permet de jouer avec la lumière.
Ce décor, présent sur la façade de l'église de l'abbaye aux Dames, s'exporte rapidement : il vient orner avec opulence les églises de Saintonge, et influence les régions voisines...

... et en Angoumois

À Angoulême, les sculpteurs de la cathédrale Saint-Pierre, venus probablement du midi toulousain, font également une œuvre originale. Comme en Saintonge, les feuillages sont représentés à foison sur les chapiteaux, les bandeaux qui les réunissent mais le style est autre. Les feuilles sont souvent de longues palmettes ; les compositions diffèrent tout en déclinant les mêmes modèles. Celles-ci vont circuler d'un chantier à l'autre en Angoumois, en Bordelais..., grâce aux sculpteurs et peut-être aussi grâce à des carnets de modèles.

Pour aller plus loin

  • BRUDY, Pascale, BÉNÉTEAU-PÉAN, Anne (dir.). L'âge roman. Arts et culture en Poitou et dans tous les pays charentais. Xe-XIIe siècles. Montreuil : Ed Gourcuff Gradenigo, 2011.
  • CAMUS, Marie-Thérèse. Sculpture romane du Poitou. Les grands chantiers du 11e siècle. Paris : Ed. Picard, 1992.
  • CAMUS Marie-Thérèse, CARPENTIER Élizabeth, AMELOT Jean-François. Sculpture romane du Poitou. Le temps des chefs-d’œuvre. Paris. Ed. Picard, 2009.
  • LACOSTE, Jacques (dir .). L'imaginaire et la foi. La sculpture romane en Saintonge. Tours. Ed. Ch. Pirot, 1998.
  • PRIN, Rémy. L'Abécédaire de l'art roman en Poitou-Charentes. La Crèche : Geste éditions, 2014.

Voir

Ouvrage "L'Abécédaire de l'art roman en Poitou-Charentes"

Auteur : Christine Sarrazin

 
 

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