L'histoire des moulins à blé et des minoteries

Moulin de l'Isle à L'Isle-Jourdain (Vienne). Carte postale, avant 1902, Jules Robuchon. Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 2 juin 2016
 

Les terres de la Charente, de la Charente-Maritime, des Deux-Sèvres et de la Vienne sont propices à la culture céréalière. La transformation du blé en farine pour la consommation locale et pour l'exportation s'effectue dès le Moyen Âge dans des établissements conçus pour la mouture des grains. Plus de 200 minoteries, étudiées dans le cadre de l'inventaire du patrimoine industriel, portent de nos jours témoignage de l'évolution de cette activité, qui passe de l'artisanat à l'industrie au cours du 19e siècle.

Moulin :  du latin molinum dérivé de mola : meule, désigne l'appareil à moudre le grain des céréales et l'établissement qui utilise ces machines.

Minoterie :  provient de "minot", terme désignant une ancienne mesure de capacité pour le blé et le sel, puis le contenant et enfin la farine elle-même. Il désigne à la fois l'établissement industriel transformant les grains en farine et cette activité.

Des moulins aux minoteries

Les moulins à blé, qui utilisent comme énergie l'eau ou le vent, sont des établissements artisanaux. Toutefois, un grand nombre d'entre eux ont été étudiés parce qu'ils témoignent du passage d'une forme artisanale à une configuration industrielle : il s'agit des moulins transformés en minoteries. Cette évolution n'a concerné que les moulins à énergie hydraulique, l'énergie éolienne n'étant pas suffisante pour permettre le fonctionnement de l'ensemble des mécanismes d'une minoterie.


Des moulins implantés dès le Moyen Âge...

Des moulins à farine sont mentionnés sur les rivières de la région dès le 11e siècle ; ainsi, le moulin de Pont-l'Abbé à La Mothe-Saint-Héray est attesté au 12e siècle comme dépendance de l'abbaye de Saint-Maixent. Propriétés de seigneurs ou de communautés religieuses, ils sont répartis le long des cours d'eau sur l'ensemble du territoire. Nombre d'entre eux sont associés à un moulin à vent qui pallie le manque d'eau en période d'étiage.

Leur équipement se réduit jusqu'à la fin du 18e siècle à un système mécanique simple composé d'une ou plusieurs roues hydrauliques qui entraînent chacune une paire de meules.

Le moulin de Saint-Pierre-de-Maillé (Vienne) avant sa reconstruction en 1920. Carte postale de la fin du 19e siècle-début du 20e siècle, collection particulière.

Le moulin de Saint-Pierre-de-Maillé (Vienne)
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Un mécanisme simple pour la production d'une mouture ordinaire ou "à la grosse"

Chaque roue entraîne une seule paire de meules. Ces dernières sont faites de pierre tendre, en général extraite localement et piquée (à l'aide d'un marteau, qui lui donne l'aspérité nécessaire au broyage) très régulièrement (tous les quarante jours en moyenne, ce qui fait qu'elles ne durent pas plus de deux ans).
Seule la meule supérieure (meule tournante) tourne pour écraser le grain sur la meule inférieure (meule gisante ou dormante).
La mouture grossière obtenue est dite "à la grosse", la farine étant mêlée au son. Avant leur mouture, les grains sont lavés à l'eau puis séchés au soleil.
Cette méthode est soumise aux aléas du temps et la production qui en découle n'est pas constante. De plus, elle entraîne une grande perte de la mouture, en l'absence de système de récupération autour des meules découvertes.
En 1818, la production moyenne d'un moulin est d'environ 350 kg de farine par jour.

Atelier de fabrication du moulin d'Assit à Manot (Charente). © Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel / W. van Riesen, 1990.

Atelier de fabrication du moulin d'Assit à Manot (Charente)
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... qui évoluent à la fin du 18e siècle

La Révolution provoque une rupture importante pour la meunerie en raison de la suppression des moulins banaux seigneuriaux et de la mutation des propriétés : les moulins, comme les autres biens seigneuriaux confisqués, sont mis en vente et acquis par de petits propriétaires, ce qui cause leur morcellement ; une même chute d'eau actionnant plusieurs roues devient la propriété de plusieurs meuniers.

La fin du 18e siècle correspond également au début d'un bouleversement technique qui, sur plus d'un siècle, transformera la meunerie en une véritable industrie. Dans la région, deux établissements appelés "moulins à la mécanique" s'installent après 1771 et permettent, par la mécanisation des systèmes de nettoyage et de tamisage, de produire une farine plus fine et plus blanche, le minot.

Au cours du 19e siècle, l'évolution du moulin se poursuit notamment par l'adoption, à partir des années 1820, du système du "moulin à l'anglaise", qui permet à une seule roue hydraulique d'entraîner plusieurs paires de meules. Grâce à ces perfectionnements, une farine de plus en plus blanche produit un pain blanc plus apprécié des consommateurs que le pain bis, fabriqué à partir de farine contenant du son.

Moulin de la 1ère moitié du 19e siècle à Chabanais (Charente). © Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel/ W. van Riesen, 1989.

Moulin de la 1ère moitié du 19e siècle à Chabanais (Charente).

L'introduction en 1887 des machines à cylindres en remplacement des meules entraîne une augmentation conséquente de la productivité des établissements. C'est la naissance de la minoterie industrielle.

Au tournant des 19e et 20e siècles, l'abandon des plus petits moulins se poursuit, tandis que la modernisation de l'équipement de certains établissements entraîne une augmentation considérable de leur productivité.


Le pain est jusqu'au milieu du 20e siècle, l'aliment de référence (en 1889, on estime à 530 g la consommation de pain, par jour et par personne). L'activité meunière de la région prend son plein essor au début du 20e siècle, avec la création de plus de cent minoteries. Dans les années 1920, les établissements les plus importants ont une capacité de production de 100 à 150 quintaux (10.000 à 15.000 kg) de blé par jour et emploient de 6 à 10 personnes.
 

Machines à cylindres des années 1920 - Minoterie à Courlay (Deux-Sèvres) © Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel/ R. Jean,   2003.

Minoterie à Courlay (Deux-Sèvres).

À la fin des années 1930, des récoltes abondantes et un nombre croissant de minoteries entraînent une surproduction nationale de farine ; une mesure de contingentement fixe alors la quantité de blé à moudre pour chaque minoterie en fonction de son équipement et interdit la création de nouveaux établissements.

Dès ce moment s'amorce un mouvement de regroupement des capacités de production, qui induit l'agrandissement de certaines structures et la fermeture des autres. Ce mouvement se poursuit tout au long du siècle. C'est ainsi que, dans la région, le nombre de minoteries en fonctionnement, estimées à 61 en 1966, passe à 46 dans les années 1990.

206 minoteries étudiées, installées pour la plupart au bord de l'eau...

La répartition des minoteries est assez régulière sur l'ensemble du territoire étudié ; toutefois, le département de la Vienne en compte le plus grand nombre (64) : la meunerie a été au 19e siècle et au début du 20e siècle la principale activité industrielle de ce département. La quasi totalité des deux cents minoteries étudiées résulte de la transformation ou de la reconstruction d'un ancien moulin à eau, généralement utilisé auparavant pour moudre le blé. Elles sont ainsi, pour leur grande majorité (191), implantées le long de cours d'eau et ont fonctionné à un moment donné grâce à l'énergie hydraulique.

Seuls quelques rares établissements (15) construits ex nihilo sont implantés loin de l'eau, en cœur de ville ou auprès d'une voie ferrée, de manière à faciliter l'écoulement de leur production, à l'image de la minoterie Balbon, à La Rochelle, en 1922.

 Carte de localisation des minoteries - Source : Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel - Fonds : Cartographes associés, 2007.

 

... pour utiliser l'énergie hydraulique

Seuls les sites hydrauliques au plus fort rendement pouvaient offrir l'énergie nécessaire au fonctionnement d'une minoterie : c'est ainsi que la Vienne, la Sèvre niortaise et le fleuve Charente dans sa partie supérieure (en Charente) ont vu la création de nombreux établissements ; la difficulté d'aménagement des berges de la Charente en aval a gêné en revanche l'installation d'usines en Charente-Maritime. Les rivières au potentiel énergétique plus faible, telle la Boutonne, qui actionnaient pourtant de nombreux moulins mentionnés sur la carte de Cassini à la fin du 18e siècle, n'ont pas pu connaître le même développement.

La force des marées a également été utilisée par cinq minoteries installées sur la côte en Charente-Maritime, comme celle de Chaillevette.

Les sites hydrauliques sont parfois délaissés au cours du 19e siècle. Ainsi, en Charente, seuls 162 moulins à blé utilisant l'eau sont en activité en 1883, alors qu'ils étaient 867 en 1818.


D'autres énergies

Les énergies thermique puis électrique ont souvent été utilisées en complément de l'énergie hydraulique.

Quelques rares établissements se sont même complètement affranchis de l'énergie hydraulique : Augustin Barreau fonde ainsi une minoterie actionnée par une chaudière à vapeur dans le bourg de Vendeuvre-du-Poitou en 1908 ; quatre ans plus tard, aux Grands-Moulins, à Montmorillon, un nouvel atelier de fabrication mu par l'énergie thermique est édifié à quelques dizaines de mètres de l'ancien. Plusieurs établissements utilisent l'électricité comme unique énergie ; le premier semble être la minoterie Balbon à La Rochelle en 1945.

Minoterie Balbon de 1937 à La Rochelle (Charente-Maritime). Région Poitou-Charentes, inventaire du patrimoine culturel / M. Deneyer, 1996.


D'autres activités

D'autres activités de l'industrie meunière se sont par ailleurs développées : la fabrication de semoules à Ligugé ou au Gond-Pontouvre, la fabrication de pâtes alimentaires par Panzani à Parthenay, de biscuits à Beurlay, à Pons et à Saintes.

Minoterie, Grande semoulerie de l'Ouest agrandie en 1923, au Gond-Pontouvre (Charente). Collection particulière.


Auteur : Pascale Moisdon, en collaboration avec Catherine Tijou, mai 2016.

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