Le Poilu mourant en défendant le drapeau

Monument aux morts de Champniers, détail du Poilu. © Grégory Brandel pour le Pays d’art et d’histoire de GrandAngoulême.
Découvertes
 
  • Mis à jour le 16 novembre 2020
 

Peu après la Première Guerre mondiale, un même modèle, proposé par les Marbreries générales, a été choisi par plusieurs communes du Poitou et des Charentes pour orner leur monument aux morts : « le Poilu mourant en défendant le drapeau ». Si la représentation du Poilu est identique, le devenir de ces monuments est très différent d’une commune à l’autre.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, quelques grands marbriers et entreprises de pompes funèbres éditent des catalogues pour ériger des monuments aux morts, en associant différents éléments sculptés : obélisques, croix de guerre, coqs, palmes, mais aussi des statues, représentant par exemple un soldat ou une allégorie de la République, commandées à des sculpteurs. Chaque élément étant proposé dans plusieurs matériaux – marbre, calcaire, fonte, bronze ou encore galvano-bronze –, les possibilités de variantes sont nombreuses. Ces catalogues, grâce à une politique de démarchage, sont proposés aux communes, parfois par l'intermédiaire d'un entrepreneur ou d'un marbrier local, comme Narcisse Bordeaux à Châtellerault.



Le modèle proposé dans le catalogue des Marbreries générales

Parmi ces entreprises, les Marbreries générales, dirigées par Georges et Urbain Gourdon, 33 rue Poussin à Paris, se présentent sur leur papier à en-tête comme « fournisseur de chapelles, monuments funéraires, monuments aux morts. Ateliers de sculpture mécanique à Carrare, exploitation de 14 carrières de granite en Bretagne, Normandie, Anjou, Vosges etc., usines électriques et à vapeur à Combourg, Bécon et Logonna ». Elles essaient de placer le maximum d'éléments et proposent un assemblage aux communes, souvent sous forme de croquis, avec un devis détaillé. Les communes doivent ensuite transmettre ces éléments à la préfecture, qui délivre une autorisation après avoir pris l'avis de la commission d'évaluation artistique.

L'une des sculptures du catalogue des Marbreries générales, représentant « le Poilu mourant en défendant le drapeau », a été choisie par les communes de Champniers (Charente), Magnac-sur-Touvre (Charente), Sainte-Marie-de-Ré (Charente-Maritime) et Saint-Germain (Vienne), ainsi que Lezay (Deux-Sèvres), Marcillac-Lanville (Charente) et Mont-sur-Guesnes (Vienne). Les quatre premiers monuments ont fait l’objet d’une étude détaillée.

Les mises en œuvre de ces soldats sont identiques. L’œuvre respecte une esthétique classique héritée de modèles antiques. Le Poilu est représenté fauché en plein combat, la main sur le cœur et la tête appuyée sur son drapeau. Il est représenté sous les traits d’un jeune homme, image idéalisée du soldat glorifié en héros. L’étude révèle aussi que les quatre monuments ont connu une histoire très différente : l'une des statues a été détruite, un autre monument a été démantelé, le troisième, où il était associé à une Victoire, a été partiellement reconstruit. Seul le monument de Champniers, malgré un retard de livraison, a été conservé jusqu’à aujourd’hui sans aléas particuliers. En partant d’un même modèle, ces quatre monuments présentent aujourd’hui des aspects bien différents.



Le monument aux morts de Champniers (Charente)

Après la Première Guerre mondiale, deux communes du territoire actuel de GrandAngoulême - Champniers et Magnac-sur-Touvre - choisissent la même statue en pierre « silicatée » pour orner leur monument aux morts : « le Poilu mourant en défendant le drapeau », proposé sur le catalogue des Marbreries générales de Paris. Ces deux monuments ont connu des destinées très différentes depuis leur érection voici un siècle.

La commune de Champniers comptait 2626 habitants en 1911. Disposant d’un budget de 10 725 francs, dont une souscription de 3 225 francs, la commune choisit d’ériger un monument relativement complexe - « une œuvre d’art digne de nos héros » comme la présentait le maire - pour honorer ses 87 soldats morts pour la France. La statue du Poilu, élevée sur un socle rectangulaire, prend place au-devant d’une haute pyramide formant le fond de la scène. Elle constitue le seul élément sculpté du monument, focalisant ainsi toute l’attention. Son iconographie funéraire et patriotique est renforcée par l’inscription figurant sur le socle : « À la mémoire glorieuse des enfants de Champniers morts pour la France ».

Alors que la pyramide est érigée depuis un an, la statue, commandée début 1922, connaît un retard de livraison justifiant la délégation d’une commission de trois membres auprès des Marbreries générales. Le monument complet fut finalement inauguré le 28 mai 1922 sur la place de l’Église - lieu central du village sur laquelle se trouve également la mairie - où il est encore.



Le monument aux morts de Magnac-sur-Touvre (Charente)

Magnac-sur-Touvre commande dès 1919 une statue du « Poilu mourant en défendant le drapeau » aux Marbreries générales. Le budget alloué de 7575 francs à cette commune (1801 habitants en 1911), permet de commander parallèlement à une entreprise locale un haut pilier destiné à lui servir de socle et de support aux 54 noms des soldats morts pour la France. La livraison de la statue, prévue en novembre 1919, reportée à plusieurs reprises, n’intervient qu’en septembre 1920. Le monument, patriotique et funéraire, marqué de l’inscription « Pro patria - À la mémoire glorieuse des enfants de Magnac morts pour la France » est alors érigé dans le cimetière.

Après la Seconde Guerre mondiale, la municipalité choisit d’élever un nouveau monument, cette fois à proximité de la mairie. L’ancien monument aux morts est toujours dans le cimetière. La statue est endommagée, le haut socle a disparu ainsi que les inscriptions permettant son identification. Se pose aujourd’hui, alors que cette œuvre est en très mauvais état, la question de sa conservation au titre du souvenir.



Le monument aux morts de Sainte-Marie-de-Ré (Charente-Maritime)

Pour rendre hommage aux soldats morts au combat, le conseil municipal de Sainte-Marie-de-Ré décide, le 6 juillet 1920, d’ériger un monument commémoratif sur la place publique. Le devis établi par Gustave Mounier et Fernand Banniée, entrepreneurs en maçonnerie du village, est approuvé le 17 février 1921. Le prix s’élève à 14 503 francs pour cette commune de 1922 habitants en 1921. Les statues proviennent également des Marbreries générales de Paris. Le choix du conseil municipal de Sainte-Marie-de-Ré se porte sur une composition en pierre silicatée, associant au modèle du « Poilu mourant en défendant le drapeau » une statue de la Victoire.

Le monument se compose d'une Victoire posée au sommet d'un obélisque devant lequel se trouve le soldat mourant. Son visage marqué par la douleur est tourné vers la Victoire qui le surplombe. Les symboles militaires et funéraires sont présents : croix de guerre, fûts de canon, palme et couronne mortuaire. L'édifice est dédié « À la mémoire des enfants de la commune de Sainte-Marie tombés au champ d'honneur, au cours de la Grande Guerre ». Leurs noms figurent gravés sur l’obélisque. Des stèles placées de part et d'autre portent, l'une la liste des victimes de la Seconde Guerre mondiale, l'autre la dédicace. Le monument aux morts de Sainte-Marie-de-Ré est inauguré le 13 août 1922.

Près d’un siècle plus tard, l’armature en acier de la statue de la Victoire, corrodée par le passage du temps, menace de faire éclater la pierre. La municipalité décide donc, en 2007, de remplacer la Victoire par une copie strictement identique faite dans un bloc de pierre provenant de la carrière de Tercé (Vienne), grâce à la technique de mise au point, réalisée par l’entreprise FAIN.



Le monument aux morts de Saint-Germain (Vienne)

Les Marbreries générales semblent avoir d'abord proposé le monument aux morts de Sainte-Marie-de-Ré, conservé dans le dossier présenté au comité d'évaluation artistique avec le bas du monument rayé. Finalement, le conseil municipal de Saint-Germain a porté son choix sur le modèle 1925 du catalogue, représentant « le Poilu mourant en défendant le drapeau. La statue de 2m10 de hauteur, galvano-bronze, sera supportée par un piédestal de 3m de hauteur environ, exécuté par les entrepreneurs locaux en pierre de qualité supérieure de Saint-Savin ». Le budget s'élève à 5 250 francs répartis en : 4 290 francs pour la statue en galvano-bronze, 100 francs pour la croix de guerre, 340 francs pour la couronne en bronze et 520 francs pour les 3 panneaux en marbre portant les inscriptions. Les travaux sont confiés de gré à gré pour 3 500 francs à M. Arthur Bernabé, entrepreneur de monuments à Saint-Savin et à Clément Bariat, par contrat signé le 23 avril 1923. Le monument est érigé place du Theil, à proximité de l'école.

La statue de Saint-Germain a été reproduite en « galvano-bronze ». La galvanoplastie bronze est une technique de reproduction qui permettait de déposer par électrolyse une fine couche de bronze sur un tirage en plâtre de la statue. La masse de métal est très inférieure à celle d'un bronze coulé à la cire perdue. La statue est donc moins chère mais se fragilise au fil du temps par suite de la corrosion du métal qui finit par entraîner des infiltrations d'eau et des réactions chimiques. Le soldat du monument aux morts de Saint-Germain s'est donc brisé en tombant de son socle en 1987 ou 1988. La commune a gardé le socle du monument avec la couronne et la croix de guerre et remplacé la statue par une pyramide tronquée portant une palme en bronze.



Et le modèle du catalogue ?

Le modèle présent dans le catalogue des Marbreries générales, représentant le « Poilu mourant en défendant le drapeau » et la Victoire ailée, est le monument aux morts de Saint-Méloir-des-Ondes, en Île-et-Vilaine. Ce monument a lui-aussi une histoire bien particulière. Détruit par une tempête, il a été recomposé en 1980 : le monument a conservé la même physionomie d’ensemble, mais le Poilu a été remplacé par trois soldats.

Auteurs :
Agathe Aoustin, Service Patrimoine et Architecture, Communauté de Communes de l’Île de Ré ;
Véronique Dujardin, Service Patrimoine et Inventaire, Région Nouvelle-Aquitaine ;
Marie Faure, Service Pays d’art et d’histoire de GrandAngoulême.

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