La tapisserie d'Aubusson à la Fondation Barnes

Mains d'une lissière en pleine réalisation d'une tapisserie. (c) Nicolas Roger.
Les actus du Limousin
 
  • Mis à jour le 18 février 2020
 

La Fondation Barnes, prestigieux musée et institution culturelle de Philadelphie, présentera du 23 février au 10 mai 2020 une importante exposition temporaire consacrée à la collection de tapisseries de Marie Cuttoli (1879-1973), intitulée « Marie Cuttoli: The Modern Thread from Miró to Man Ray ».

 

La Cité Internationale de la tapisserie d’Aubusson y apporte sa contribution par le prêt de plusieurs œuvres, dont une œuvre tissée de premier ordre, Shadows de Man Ray, ainsi que par sa participation à l’écriture du catalogue d’exposition.

La Région Nouvelle-Aquitaine participera quant à elle à la médiation culturelle de cette exposition en prêtant à la Fondation Barnes une vidéo sur le geste du lissier, réalisée par le service Patrimoine et Inventaire de la Région en partenariat avec la Communauté de Communes Creuse Grand Sud dans le cadre du projet Vidéoguide Nouvelle-Aquitaine.

 

Marie Cuttoli, une collectionneuse d’art et une mécène

Née à Tulle en Corrèze en 1879 sous le nom de Myriam Bordes, cette fille d’un limonadier est devenue une figure de premier ordre de la tapisserie avant-gardiste. Lorsque son époux Paul Cuttoli (1864-1949) a été nommé préfet en Algérie, elle a créé à Alger un atelier-galerie de tapis d’art, appelé Myrbor (pour « Myriam Bordes »). Elle achetait les modèles de ces créations textiles à des artistes tels que Fernand Léger ou Jean Lurçat. Sa passion pour l’art moderne et pour le textile l’a poussée, dans les années 1930, à faire tisser en tapisserie des œuvres qu’elle commandait à des artistes comme Picasso, Matisse, Braque, Miró ou Man Ray. Elle en confiait l’exécution aux ateliers d’Aubusson, qui étaient alors en recherche d’un mouvement de modernisation de la tapisserie, aujourd’hui connu sous le nom de « Rénovation de la tapisserie française ». Ces commandes étaient également une aubaine pour ces ateliers lourdement frappés par la crise économique consécutive au krach boursier de 1929.

 

Photographie extraite du portail des bibliothèques municipales spécialisées de la Ville de Paris. © The Bancroft Library, University of California, Berkeley / Thérèse Bonney / BHVP.

Pourtant, même à Aubusson, l’action de Marie Cuttoli a été contestée. Bruno Ythier, conservateur de la Cité internationale de la tapisserie et de l’art tissé d’Aubusson, lui rend aujourd’hui justice dans le catalogue de l’exposition de la Fondation Barnes :

Par ses tapisseries, Marie Cuttoli défend des artistes et les fait entrer dans une autre temporalité : d’avant-gardistes inscrits dans l’immédiateté, ils gagnent une inscription dans la longue histoire de l’art. En multipliant le chef d’œuvre, on multiplie également les lieux d’exposition. Marie Cuttoli apporte sa contribution au débat ambiant sur la Rénovation de la tapisserie et son avenir au 20e siècle : comme le Mobilier National et ses administrateurs, elle veut renouveler les artistes, mais elle est la première à s’intéresser aux avant-gardes françaises, en plein essor, inscrites sur un marché de l’art international. Elle aussi entre dans l’histoire de l’art, en agissant en grand mécène, amie des peintres, mais aussi des manufactures qu’elle finance, ces ateliers d’Aubusson en crise depuis la grande dépression.

Bruno Ythier nous explique plus en détail cette révolution technique et artistique qu’est la Rénovation de la tapisserie dans cette interview extraite du Vidéoguide d’Aubusson :


 

Le docteur Barnes, un autre grand collectionneur d’art

La Fondation Barnes qui organise aujourd’hui cette exposition a été créée par un fascinant personnage, le docteur Albert Barnes (1872-1951). Ce médecin chimiste de Philadelphie, qui a fait fortune grâce à l’invention et à la commercialisation d’un antiseptique, était avant tout un humaniste et un passionné d’art. Dans son usine de fabrication d’antiseptique, il exposait des œuvres et organisait des conférences pour sensibiliser les ouvriers à l’art moderne.

Il a constitué au cours de sa vie une impressionnante collection de tableaux des plus grands peintres français et européens de son époque, notamment Renoir, Cézanne, Picasso, Monet, Van Gogh, Matisse, Braque… Il a également acquis et exposé parmi ces œuvres des antiquités grecques, mais aussi des objets d’art africain ou issus des cultures du monde entier. Il était en contact avec les marchands d’art parisien comme Ambroise Vollard et fréquentait également les collectionneurs les plus audacieux comme Gertrude Stein et ses frères. En 1922, il a créé un musée dans la banlieue de Philadelphie, à Merion, dont l’objectif était de rendre ces chefs-d’œuvre accessibles au plus grand nombre. En 2012, la Fondation Barnes a déménagé son musée dans un nouveau bâtiment à Philadelphie.

A partir de 1939, Barnes s’est intéressé à la collection de tapisseries de Marie Cuttoli qu’il souhaitait faire découvrir au public américain. Il a donc invité la collectionneuse à traverser l’Atlantique avec ses œuvres et a organisé, avec la conservatrice du Museum of Art de San Francisco, une grande tournée de 4 ans durant laquelle ces tapisseries ont été exposées dans plusieurs musées des Etats-Unis (Boston, San Francisco, Chicago, Baltimore…). L’exposition organisée en 2020 par la Fondation Barnes fait écho à cette aventure de diffusion culturelle, résultant d’une affinité de goût et d’une proximité intellectuelle entre le docteur Barnes et Marie Cuttoli.


 

La méthode Cuttoli

Revenons avec Bruno Ythier sur la technique employée dans les tapisseries commandées par Marie Cuttoli :

Une première chose à remarquer est que plusieurs œuvres sont tissées avec la chaîne verticale, comme souvent aux Gobelins, alors qu’à Aubusson, traditionnellement les tapisseries sont plutôt tissées par le côté avec la chaîne à l’horizontale.
Certaines polémiques ont reproché à Marie Cuttoli de faire employer aux lissiers des fils trop fins, d’utiliser inutilement des centaines de couleurs. C’est à la fois vrai et faux. En effet, alors que l’Ecole d’Art Décoratif préconise 4 à 5 fils de chaînes au centimètre, les tapisseries pour Cuttoli en emploient plutôt 6 voire 7.
La question de la richesse des coloris nous entraine dans la manière précise de tisser. L’assertion reprochant à Marie Cuttoli d’avoir exigé des centaines de couleurs est fausse. Seules quelques dizaines ont été employées. Pour autant, pour s’approcher de la palette du peintre, de ses dégradés subtils, point n’est besoin de beaucoup de couleurs : aussi étonnant que cela puisse paraitre, deux nuances peuvent suffire !

Trois méthodes peuvent être utilisées pour donner des impressions visuelles différentes :

  • la juxtaposition de zones tissées de fils de couleurs pures,
  • la juxtaposition dans une même zone de fils de différentes couleurs pures, disposés en hachures, qui crée visuellement le même effet que le mélange de couleurs en peinture
  • le mélange dans le fil de trame qui constitue les points de brins de plusieurs couleurs pures différentes (deux fils jaune + 1 orange par exemple) pour créer une infinité de nuances en n’utilisant qu’un nombre limité de couleurs de laine.

Pour aller plus loin

La tapisserie d’Aubusson est un savoir-faire inscrit par l’UNESCO sur la liste du Patrimoine Culturel Immatériel. Découvrez dans cette vidéo ses origines et son évolution industrielle sous la forme de manufactures de tapis.

Pour finir, nous vous proposons une découverte rapide en vidéo de la Cité internationale de la tapisserie et de l’art tissé d’Aubusson.

Auteur du texte :Juliette CHALARD-DESCHAMPS, médiatrice du patrimoine de la Région Nouvelle-Aquitaine, Service Patrimoine et Inventaire, février 2020.


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