14-18 : Quand un simple fils d’agriculteur apparaît sur trois vitraux

Portrait de Robert Jean Dondaine, détail du vitrail « Vision de guerre », église de Nantiat (Haute-Vienne), Atelier Louis Balmet, 1915. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel (site de Limoges). Philippe Rivière.
Les actus du Limousin
 
  • Mis à jour le 7 novembre 2017
 

Un peu partout en France, des vitraux commémoratifs honorent la mémoire des soldats de la Première Guerre mondiale en listant le nom des disparus. À Nantiat, petite commune de la Haute-Vienne, un hommage plus personnel est rendu au jeune caporal Robert-Jean Dondaine, simple fils d’agriculteur, dont le portrait apparaît sur trois vitraux différents, signés de Francis Chigot et Louis Balmet.


Les vitraux commémoratifs de la Première Guerre mondiale

Le mois de novembre marque la fin de la Première Guerre mondiale avec la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Plus de 1,4 millions de militaires français ont perdu la vie dans le conflit, dont 20 % de soldats âgés de moins de 30 ans en 1914. Les premiers mois de combats ont été les plus meurtriers. Le 22 août 1914, lors de la bataille dite des frontières, 27 000 soldats français meurent en quelques heures : c’est autant que pour la Guerre d’Algérie de 1954 à 1962.

Dans les années qui ont suivi la fin de la guerre, les ateliers de peintres-verriers ont reçu de nombreuses commandes de vitraux commémoratifs sur le territoire du Limousin, bien connus désormais à la suite de l’étude d’inventaire des vitraux contemporains : on les retrouve notamment en Corrèze à Rosiers d’Égletons ou encore à Palisse, en Creuse à Saint-Vaury ou Lépaud, en Haute-Vienne à l’église de Saint-Symphorien sur Couze. Francis Chigot (Limoges), ou Charles Borie (Le Puy-en-Velay) signent la plupart de ces œuvres. Ces « vitraux du souvenir » sont de véritables témoignages de reconnaissance des paroissiens pour leurs enfants morts au Champs d’honneur. Ils mêlent personnages religieux, martyr, noms et portraits des poilus tués et champs de bataille. Il s’agit en outre du pendant religieux des monuments aux morts laïcs.


Le cas particulier de l’église de Nantiat

L’église Saint-Vincent de Nantiat (en Haute-Vienne) offre la particularité de posséder plusieurs « vitraux de guerre » faisant tous référence à la Grande Guerre. Ces verrières sont l’œuvre du peintre-verrier grenobloisLouis Balmet. Cet ensemble a été commandé alors même que le conflit n’était pas encore terminé. Ces vitraux, signés et datés de 1915 et 1916, ont été financés par des dons des paroissiens, des familles des proches, des Enfants de Marie et du curé Marcellin Lacan. « En 1914, il y avait une grande unité à l’intérieur du pays pour faire front. Les divisions de 1905 suite à la séparation de l’église et de l’Etat avaient disparu, et autant la municipalité, que le curé et l’ensemble de la population étaient d’accord pour témoigner de la disparition de leur jeunesse, quelques mois après le début des combats.» explique M. François Le Ciclé, diacre à Nantiat et qui a étudié ces vitraux. Il rajoute que « le curé et les autorités civiles permirent donc le remplacement des vitraux datant de 1833 (année de construction de l’église) par ceux-ci. »

Le vitrail le plus frappant est situé à gauche de la nef en entrant. Le regard est attiré par un soldat en tenue d’infanterie qui occupe toute la partie gauche de la verrière. Il tient d’une main son képi rouge et de l’autre son fusil au pied. À côté de lui, une Alsacienne, reconnaissable à l’habit traditionnel, se présente agenouillée et tient dans ses bras un nourrisson qui fixe le spectateur les bras ouverts. À droite, un paysan, chaussé de sabots, marque la pause dans ses travaux et semble interpeller unpersonnage à l’arrière-plan, sur une nuée.

Il s’agit de Jeanne d’Arc en armure brandissant son étendard au décor de fleurs de lys. Elle pointe de son épée des habitations et une église réduites en cendre par des incendies issus de bombardements. Un épais nuage de fumée noire se dégage de la scène. Le choix du personnage de Jeanne d’Arc n’est pas anodin. En effet, dès les années 1880, Jeanne apparaît comme la figure du rassemblement patriotique. Elle est donnée en modèle à tous : aux femmes et aux enfants de l’arrière, aux soldats qui s’identifient à elle pour sa connaissance de la guerre, et enfin à ceux que l’on nommera les « gueules cassées », avec qui elle partage le martyr.

Une autre femme, vêtue de couleurs rappelant le drapeau français se place en prière devant elle en l’implorant d’en finir avec la guerre. Cette femme pourrait également symboliser la Lorraine qui, avec l’Alsace, sont des territoires acquis par les Allemands après la lourde défaite de 1870. Occupant toute la partie haute du vitrail, un ange dépose une palme de martyr au-dessus de notre soldat.

L’ensemble du tableau s’inscrit dans un décor d’architecture. Sur la partie basse, un cartouche nous renseigne sur le personnage principal : « À la mémoire d’un bienfaiteur, Robert Jean Dondaine. Tombé au champ d’honneur le 22 août 1914 à l’âge de 24 ans à St Médard près de Neufchâteau, Belgique ».


Qui est Robert-Jean Dondaine ?

Fils unique d’une famille d’agriculteur de Nantiat, il fait partie du 107e Régiment d’infanterie (46e brigade – 4e armée) dirigé par le Général Langle de Cary basé à Angoulême. Dans la nuit du 20 au 21 août, il part au front en direction de la région de Neufchâteau en Belgique. Il décède, lors de la bataille des frontières, le 22 août 1914, victime d’un tir d’obus.

Sa représentation sur le vitrail est des plus fidèles. L’uniforme voyant, bleu et rouge est très précisément celui des mobilisés de l’été 1914, qui a fait de ces soldats des cibles faciles pour les mitrailleuses allemandes.Son portrait a été réalisé à partir d’une photographie prise juste avant son départ pour la guerre. Cette photographie a d’ailleurs servi de modèle aux différents vitraux le représentant, ainsi qu’au portrait se trouve sur l’autel de la chapelle funéraire familiale. Ce dernier est une peinture sur verre réalisée par l’atelier de Francis Chigot, peintre-verrier limougeaud, en octobre 1919 pour la somme de 175 francs.

On retrouve son portrait sur une autre verrière de l’église située en face de la première. Il orne un médaillon central dans un cartouche qui rappelle l’identité de cet enfant du pays. Il est fidèle au portrait sur verre, jusqu’aux épaulettes et aux broderies de l’uniforme. Le chagrin du père, Pierre Dondaine, est visible non seulement par sa participation active mais néanmoins discrète à la réalisation de ces vitraux (ses initiales entrelacées figurent dans le cartouche d’un troisième vitrail « PD »), mais aussi sur sa propre plaque funéraire ou l’on peut lire « Seigneur réunissez le dans  le ciel à son cher fils qu’il a tant pleuré sur cette terre ».

Un troisième vitrail représentant Robert-Jean est commandé en juin 1920 à Francis Chigot pour la somme de 350 francs. Il est destiné à la petite baie du caveau familiale. En arrière-plan du personnage, un village en ruine est peint avec une enfilade de sépultures faisant ainsi référence au désastre de la guerre. Le corps du défunt a été inhumé seulement en juin 1927.


Hommage à un autre disparu

Le vitrail du chœur de cette même église de Nantiat représentant Saint-Paul rend hommage à un autre jeune soldat : « À la mémoire du sergent Paul Legrand, 63e Régiment d’Infanterie. Mort pour la France au combat de Regneville (Lorraine). Le 5 avril 1915 à l’âge de 23 ans ».

Le carnage des premiers mois de la guerre, et les pertes humaines considérables ont laissé un profond traumatisme pour la population qui a souhaité, à sa façon, rendre un hommage pérenne à tous ces jeunes soldats sacrifiés. Ces « vitraux du souvenir » rappellent à la mémoire des paroissiens ceux qui sont morts pour la France.



Auteur du texte : Stéphanie Casenove, novembre 2017.
Photographies : sauf indication contraire © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel (site de Limoges). Philippe Rivière, 2010 et 2014.
 

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