La Maison alsacienne à Angoulême (Charente)

a Maison alsacienne, depuis le pont Saint-Cybard. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel. Christian Rome, 2016.
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  • Mis à jour le 10 août 2018
 

Dans le quartier Saint-Cybard, à Angoulême, une maison attire les regards et surprend par son style et ses matériaux : la Maison alsacienne. Elle fut construite il y a 100 ans, pour Lazare Weiller, chercheur passionné et industriel entreprenant, membre d'une famille qui a contribué au développement de la ville à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Elle abrite aujourd’hui la régie Cinéma de la Région Nouvelle-Aquitaine.

La Maison alsacienne, le logis et le jardin. © Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel. Christian Rome, 2016.



Lazare Weiller, industriel, inventeur et homme politique

Lazare Weiller est né en 1858 à Sélestat, dans une famille de confession juive. En 1872, peu après l'annexion de l'Alsace par l'Allemagne, il rejoint à Angoulême son oncle Moïse, qui y a fondé un atelier de toiles mécaniques et une usine de feutres. Lazare poursuit de brillantes études, à Angoulême, à Oxford et à Paris et se passionne pour la recherche. Il invente le bronze siliceux, matériau qui révolutionne la fabrication des fils électriques et il ouvre sa première usine de fils électriques et téléphoniques à Angoulême. Celle-ci devient vite exiguë. Pour favoriser l'exportation vers l'Angleterre et l'Amérique, il fonde alors les Tréfileries et Laminoirs du Havre. Lazare Weiller s'intéresse par ailleurs à de nombreux domaines, dont les débuts de l'aviation, invente le phorosphore, ancêtre de la télévision, et développe de nombreux procédés, comme le taximètre.

En 1914, Lazare Weiller est élu député de la circonscription d'Angoulême. Pendant la Première Guerre mondiale, il intervient à plusieurs reprises à la Chambre des députés pour s'émouvoir du sort de la population alsacienne. Il n'est pas réélu en 1919, mais devient sénateur du Bas-Rhin en 1920 où il s'établit une fois l'Alsace redevenue française. Il décède en 1928. Il est inhumé dans le cimetière de Bardines, à Angoulême, auprès de sa première épouse.



Le projet de la Maison alsacienne

En 1914, année où il est élu député, Lazare Weiller élabore un projet personnel à Angoulême  : la construction d'une maison inspirée de l'architecture de sa région d'origine. Il doit pour cela surmonter de nombreuses difficultés. Le terrain choisi, bordant l'extrémité nord du pont Saint-Cybard, est émietté en nombreuses petites propriétés bâties. De 1914 à 1916, il achète un à un les terrains compris entre la Charente, la rue de Saintes, la rue de la Charente et la rue Traversière-Saint-Cybard. Il négocie ensuite avec la Ville une modification des alignements et du quai, ainsi qu'une acquisition d'une portion de rue. Il obtient finalement l'autorisation de construire le 22 mars 1917.

Les plans de la Maison alsacienne n'ont pas été retrouvés, mais il est probable qu'ils aient été dessinés par Louis Martin, architecte à Angoulême, car il apparaît dans les échanges entre Lazare Weiller et la municipalité. C'est lui qui adresse les plans de transformation du quai en 1916. Louis Martin est notamment l'architecte de la Caisse d'épargne d'Angoulême et il est intervenu sur de nombreux chantiers de restauration des monuments historiques de la Charente à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle.



Une construction étonnante

L'architecte et le commanditaire ont construit une maison largement inspirée de l'architecture traditionnelle alsacienne : les volumes, les toits largement débordants munis de croupes, la flèche surmontant la cage d'escalier, les faux pans de bois sur la tour d'escalier... Selon plusieurs articles de presse, la galerie fermant le jardin serait inspirée d’un cloître de Sélestat. Ce cloître pourrait être celui du couvent des dominicaines de Sylo, devenu l'hôpital Saint-Quirin, mais la ressemblance se limite à la forme des arcades brisées.

Étonnante aussi, la provenance des matériaux, qui viennent d'Alsace ou des régions voisines, en Suisse ou en Allemagne. En effet, si le gros œuvre est réalisé en pierre d'Angoulême, beaucoup d'autres matériaux ne proviennent pas de Charente. Les tuiles, à extrémités arrondies ou en pointe, proviennent vraisemblablement d'Alsace ou des régions voisines, où elles ont été récupérées sur des bâtiments antérieurs au 19e siècle. Les portes en bois ouvrant sur le quai semblent également de style alsacien ou germanique. De nombreux éléments en fer forgé pourraient provenir des mêmes régions. La question de l'acheminement de ces matériaux reste à élucider, puisque l'Alsace est encore sous occupation allemande lorsque commence la construction de la maison.



Un vitrail exceptionnel

Un vitrail du 17e siècle...

C'est probablement dans la cage d'escalier que se trouve l'élément le plus ancien et le plus étonnant de la Maison alsacienne. Cette cage d'escalier est éclairée par plusieurs vitraux, datant de la construction de la maison. Cependant, l'un d'eux présente, dans sa partie haute, un remploi de panneau de vitrail beaucoup plus ancien. Daté de 1665, il s'agit d'un des vitraux les plus anciens conservés du département de la Charente.


… provenant d'Alsace ou d'une région germanophone...

Ce vitrail historié est composé de quatre scènes, légendées en allemand. Le texte est écrit en vers, en octosyllabes, avec des rimes suivies. Le vitrail a donc vraisemblablement été réalisé dans une région germanophone, en Allemagne, en Suisse ou en Alsace.

La présence d'un tel vitrail dans la Maison alsacienne n'est pas si étonnante. Lazare Weiller, commanditaire de la maison, est un collectionneur d’œuvres d'art. Au début du 20e siècle, la vente sur le marché de l'art de vitraux anciens était très courante. Souhaitant construire une maison inspirée de l'architecture traditionnelle alsacienne, il n'a probablement eu aucun mal à se procurer un vitrail provenant de cette région ou des régions voisines.


… et illustrant un épisode de la Bible...

Les quatre scènes du vitrail illustrent l'histoire de Joseph chez Putiphar (ou Potiphar). Cette histoire biblique est souvent représentée par les artistes – peintres et sculpteurs – au Moyen Âge et à l'époque moderne. Cette histoire figure notamment sur la voûte peinte de l'abbaye de Saint-Savin. L'inscription, en bas du vitrail, mentionne les donateurs de ce vitrail, probablement offert, en 1665, à une église ou à un monastère. L'un des donateurs se prénomme Jacob, prénom du père de Joseph, ce qui explique probablement le choix de cette histoire.


… L'histoire de Joseph chez Putiphar (ou Potiphar) (Genèse 39)

Joseph, fils de Jacob, est emprisonné par ses frères jaloux, enfermé dans une citerne ou un puits. Il est ensuite vendu comme esclave en Égypte, à un officier de Pharaon, Putiphar, dont il devient rapidement l'intendant. La femme de Putiphar cherche à séduire Joseph, qui refuse sans cesse ses avances. Lors de la dernière tentative, il lui abandonne son vêtement qu'elle tentait d'arracher. Elle accuse Joseph d'avoir cherché à la violer et montre à son mari le vêtement de Joseph comme preuve. Joseph est alors emprisonné. Après avoir interprété les rêves de Pharaon, il est chargé de l'approvisionnement et des réserves en nourriture et devient un des personnages les plus puissants d'Égypte. Lorsque la famine éclate, ses frères viennent lui demander à manger. Après plusieurs péripéties, il accueille sa famille en Égypte, dans la région de Gosen et présente son père Jacob à Pharaon.

Détail du vitrail, partie basse :  au centre, l’inscription des donateurs, entourée à gauche de la lettre A et à droite d'une fleur de lys ; en bas, la date en partie effacée 1665.

 

L'histoire de Joseph chez Puliphar, et notamment l'épisode de Joseph et la femme de Putiphar, a inspiré de nombreux artistes, qui ont le plus souvent représenté les personnages avec des vêtements et dans un décor architectural contemporains à la création de leur œuvre. Ce vitrail ne fait pas exception, le maître-verrier a adapté l'histoire en présentant des personnages aux cheveux blonds, habillés à la mode européenne, entourés de bâtiments très différents des monuments de l’Égypte antique, et qui évoquent plutôt l'architecture européenne médiévale ou Renaissance. Le maître-verrier a toutefois pris soin d'ajouter, dans la première scène, un chameau – peut-être celui des marchands d'esclaves.


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Auteur : Yann Ourry, 2018.

Pour citer cet article :
OURRY Yann, Région Nouvelle-Aquitaine, Inventaire général du patrimoine culturel. « La Maison alsacienne à Angoulême (Charente) », 2018 [En ligne] https://inventaire.poitou-charentes.fr/decouverte/1084-la-maison-alsacienne-a-angouleme-charente

Un article sur la Maison alsacienne, par Yann Ourry, a également été publié dans le numéro 246 du Picton, novembre-décembre 2017.